Se afișează postările cu eticheta Cannes. Afișați toate postările
Se afișează postările cu eticheta Cannes. Afișați toate postările

duminică, 13 noiembrie 2022

Il était une fois... à Hollywood - L'Invitation à la réécriture

 


                           

      Avec le film Once Upon a Time... in Hollywood, présenté en compétition officielle à Cannes, en 2019, Tarantino n’est pas à sa première aventure de ce genre.

            C’est son quatrième film présent en compétition à Cannes après Pulp Fiction – Palme d’Or en 1994 -, Boulevard de la mort (2007) et Inglourious Basterds (2009, prix d’interprétation masculine pour Christoph Waltz) et c’est pour la deuxième fois, après le même Inglourious..., que Tarantino se lance dans l’écriture d’une histoire alternative. Sa nature nerveuse, espiègle et extravagante le rend mécontent des issues historiques.

            Aussi fait-il la nique à l’histoire pour en changer le cours.

            Il était une fois... à Hollywood, c’est sa deuxième uchronie, pour employer ce terme créé par le philosophe Charles Renouvier (1815-1903), sur le modèle du mot utopie, inventé par Thomas Morus en 1516, à l’aide de ce préfixe négatif u. Renouvier remplace topos (lieu) par chronos (temps) et c’est ainsi que naît l’uchronie, une histoire qui ne se retrouve pas dans l’ordre chronologique des événements. C’est une histoire inventée, mais il faut absolument qu’elle trouve son point de départ dans une situation historique identifiée comme réelle, mais dont on modifie le déroulement, l’issue et les conséquences. Le dénouement  inventé et ludique est très fécond et, souvent, réconfortant pour l’esprit, stimulant le sens de l’histoire. Et on voit Tarantino prendre des notes, se documenter, mettre en place ces notes et, mécontent, démonter tout cet agencement pour le transformer et le faire revivre dans le septième univers.

            C’est ainsi que nous sommes portés en 1969, à Hollywood, où nous faisons la connaissance de Rick Dalton (Leonardo DiCaprio), acteur de séries télé, et sa doublure, le cascadeur Cliff Booth ( Brad Pitt – l’Oscar et le Golden Globe du meilleur second rôle masculin) qui met beaucoup de charme et de talent dans son humble travail de plus en plus méconnu, mais qui ne s’en plaint jamais. C’est qu’il supporte et affronte avec courage le monde, là où ceci ne peut lui offrir que ses limites et sa médiocrité.

            L’action du film commence en février 1969, quand l’acteur Rick Dalton (personnage fictif) – ancienne star d’une série télévisée, Le Chasseur de primes, reçoit de la part d’un agent artistique, Marvin Schwarz, (Al Pacino – très bon, plein de grâce et mémorable dans un rôle fugitif) la proposition d’aller en Italie tourner des westerns spaghettis pour pouvoir changer de cap, mettre fin à une carrière un peu trop prévisible et se donner un nouveau départ dans la vie. Mais Rick Dalton est prétentieux. Nous sommes en présence du personnage principal d’une comédie, surpris dans un moment ingrat de sa vie. Il est intelligent. Il comprend très bien que sa carrière est sur le déclin et qu’il n’a d’autre issue que d’accepter la proposition de Monsieur Schwarz, mais il n’aime pas les westerns spaghettis, trop mimétiques et dépourvus de psychologie et il commence à ne plus aimer ce qu’il fait... Il entend très bien que non seulement lui est sur le déclin, il en va de même pour le goût public, le mimétisme fait rage, le monde du cinéma se trouve à un carrefour... Et, comme il a le sens du ridicule, il évite de devenir pathétique. Et alors il boit. Il boit ferme. Il boit pour pouvoir accepter sa vie, pour pouvoir oublier qu’il pourrait très bien jouer d’autres types de rôle mais que les spectateurs et surtout les producteurs se sont habitués à le voir seulement en chasseur de primes... C’est l’un des rôles les plus difficiles de Leonardo DiCaprio qu’il mène très bien à terme. C’est le tragique dans le comique et DiCaprio sait très bien garder la ligne de flottaison, sans immerger, sans trop émerger... Il est parfait.

            Finalement, notre héros accepte la proposition de Schwarz. Mais le départ pour l’Italie aura lieu en été et nous avons suffisamment de temps pour explorer leur milieu de vie. Rick habite une belle villa avec piscine en Beverly Hills et il apprend avec transport qu’il est le voisin de Roman Polansky qui vient d’acheter la demeure du 10 050 Ciélo Drive au producteur de disques Terry Melcher, qui, à son tour, la tenait du comédien Cary Grant! Quel voisinage! Rick se sent ranimer.

            Cliff partage une caravane avec sa chienne Brandy, à proximité d’un drive-in, pour être tout le temps près du cinéma. Il a fait la guerre au Viêt-nam et, de retour dans son pays, il n’a plus de femme, plus de maison, plus d’avenir... Le monde a changé et ce monde nouveau ne reconnaît plus ses héros et n’a que faire de Cliff. Ce dernier n’a plus que sa chienne, Brandy, qui l’aime et le comprend. Clélia Cohen, la critique de Libération, parle de <<leurs solitudes parallèles>>, celle de Cliff et celle de Rick, et du <<monde finissant qu’ils incarnent>>, où l’un n’a pour se consoler que sa chienne et l’autre, sa piscine et sa margarita.

            Mais ce film, attention, il faut le regarder – comment dirais-je? – entre les lignes pour ne rien perdre, pour arriver finalement à <<rompre l’os et sucer la substantifique moelle>>. Car ce monde finissant rappelle le nôtre, également mimétique, manipulateur et manipulé, qui nous impose sa grisaille et sa monotonie. On n’a qu’à s’y adapter, qu’à le vivre... C’est ce que font les deux héros, tandis que le réalisateur, Tarantino, a déjà annoncé que c’était son avant-dernier film et qu’il tirerait sa révérence...

            Le film comporte deux parties:

            1 L’aventure américaine d’avant l’Italie et

            2 L’aventure américaine d’après l’Italie

            L’Italie est un intermezzo, un moment de passage, justement pour donner aux jeunes hippies, jonchés partout dans ce film, la possibilité de mûrir, de mieux acquérir leur contour manipulé et manipulateur. Cliff fait leur connaissance avant de partir pour l’Italie et ce sont eux qui le regagnent après l’Italie. Toutes les fois leur rendez-vous est explosif. Ils essayent d’imposer leurs règles à Cliff et celui-ci ne l’accepte pas. C’est l’individu face à une société qui ne réussit pas à le faire obéir.

 

            L’Aventure américaine d’avant l’Italie

            C’est la partie du film la plus descriptive, très proche de la réalité, un peu ennuyeuse donc, justement parce qu’elle veut nous porter dans l’atmosphère des années ’60.

            Ainsi voit-on Rick Dalton – personnage fictif – jouer le premier rôle dans l’épisode pilote d’une série western, Lancer, réellement produite de 1968 à 1970 par CBS. Mais Rick n’oublie pas son ami, le cascadeur, et prie Randy, le producteur, d’embaucher Cliff, vu qu’il a besoin de ses services. Randy hésite pensant toujours que Cliff avait tué sa femme sur mer, lors d’une querelle, sans avoir payé pour ce meurtre, que beaucoup de personnes tenaient pour vrai, sans pouvoir le prouver. Finalement il accepte <<l’énergie que Booth apporte sur le plateau>> encore qu’il ne l’aime pas. Mais Cliff a la guigne. Et là c’est un bon moment pour Tarantino de rejoindre la vie réelle et d’évoquer un épisode cher aux cinéphiles qui s’y connaissent: sur le tournage de la série Le Frelon vert, en 1966, Bruce Lee a eu un discours arrogant qui a vraiment piqué un cascadeur à trois poils, Gene LeBell, qui a mis Lee sur le dos en un tour de main.

            Rassurons-nous! Gene LeBell non plus n’a pas tué sa femme. Et puis, il faut le dire, personne de ce film n’a tué sa femme.

            Mais vous rappelez-vous La Fureur du Dragon de 1972, avec Bruce Lee et Chuck Norris?

             Et bien, quand j’ai vu Cliff/Brad Pitt affronter Bruce Lee, c’est à Chuck Norris et à la scène du Colisée que j’ai pensé premièrement, attendu que Chuck est lui aussi charmant, il a fait son service militaire en Corée du Sud et, de retour aux États-Unis, il a ouvert une école de karaté fréquentée par nombre de célébrités, dont l’une est présente dans ce film aussi – Steve McQueen.

             C’est au manoir Playboy, acheté en 1971 par Hugh Hefner, le fondateur du magazine <<Playboy>> que Tarantino réunit et fait danser Roman Polanski, sa femme, Sharon Tate, le coiffeur Jay Sebring, son ancien amant, l’acteur Steve McQueen et d’autres. Tarantino s’intéresse plutôt aux médisances sur le compte de Polanski qu’au charme dionysiaque de ce manoir abritant, à part la piscine, un mini-zoo, une grotte, un orgue, une cave à vin, plusieurs courts de tennis et qui a vu des fêtes extravagantes et somptueuses très appréciées par Peter O’Toole, Elvis Presley, John Lennon, Leonardo DiCaprio (voilà!), Alec Baldwin, Joaquin Phoenix.

            Mais revenons à notre héros, Rick Dalton/Leo DiCaprio, qui a vraiment du pain sur la planche! Il est Caleb de Coteau dans le western Lancer, où il croise  Trudi Fraser, une petite fille de 8 ans, qui devient sa partenaire. En la voyant, tout le monde a pensé à la jeune Jodie Foster qui, dès l’âge de 7 ans, tenait des rôles dans des séries western, comme Bonanza.

            Pendant les pauses, lui et Trudi, qui est, naturellement, précoce, papotent. Il lui parle d’un personnage du roman qu’il lit, Tom Breezi, qui apprivoisait des chevaux sauvages, mais qui fait une chute et, après l’accident, ne peut plus monter à cheval. Sa carrière est coupée. Il devient inutile et Rick se voit dans le destin du personnage: il n’a pas souffert d’accident, mais il est possible que l’industrie du film n’ait plus besoin de ses services... Il est inquiet.

            Mais son ami, Cliff, n’a pas de souci. Il répare l’antenne de télévision de la villa de Rick et, comme il est perché sur le toit, guette la propriété des époux Polanski, les voisins de Dalton. Roman n’est pas à la maison, Sharon est avec Jay, mais le paysage est troublé par l’apparition d’un personnage un peu bizarre, le visage encadré par une tignasse désordonnée et au regard déconcerté.

            Mais qui est-il et qui cherchait-il?

            Il est le fameux Charlie Manson, l’enfant illégitime de Kathleen Madox qui n’avait que 16 ans lorsqu’elle a accouché. Il fut voleur, proxénète pour devenir finalement le gourou d’un groupe de hippies, qu’il a baptisé La Famille qu’il n’avait jamais eue.  L’intelligence et le talent ne lui faisaient pas défaut, mais l’éducation lui manquait totalement vu que personne ne s’en était occupé. Mais parmi ses jeunes hippies, il se sentait Dieu sur terre. En prison il avait appris à jouer de la guitare. Et il compose. Dans le film, les jeunes hippies, – parmi lesquelles Pussycat, la fille de Cliff – qui ramassaient des aliments dans les poubelles de Los Angeles, chantaient des mélodies composées par Charlie. Dans la grise réalité, au procès qui a suivi aux meurtres de l’été 1969, les filles de Charlie, accusées de crimes affreux venaient en chantant les mélodies de leur gourou et en feignant l’innocence...

            Il cherchait le producteur de disques Terry Melcher qui l’avait auditionné, mais qui, finalement, a refusé d’enregistrer ses compositions. Manson comptait toujours le faire se raviser. Heureusement, Melcher avait déménagé et, au 10 050 Ciélo Drive de Beverly Hills, Charlie ne trouve que la belle moitié de Roman Polanski qu’il dévisage sans lui en vouloir aucunement. Et il s’en va <<Au vent mauvais/ Qui l’emporte/ Deça, delà/ Pareil à la/Feuille morte.>>

            Le film rejoint la réalité au moment où les filles de Charlie chantant, après avoir ramassé des vivres suffisamment comestibles dans les poubelles, se préparaient à les nettoyer un peu à la rivière qui arrose la ville avant de se rendre à l’océan:

           

                        Piller les poubelles était devenu une manière de survivre pour la Famille. Les supermarchés de Los Angeles jettent tous les jours de la nourriture parfaitement comestible, des légumes frais, des cartons d’œufs, des paquets de fromage qui ont dépassé une certaine date. Nous, les filles, étions chargées de fouiller dans leurs poubelles, de prendre la nourriture (...), de la nettoyer, d’enlever les morceaux abîmés ou pourris...

 

            C’est ce que dit Susan Atkins, la fameuse criminelle, citée dans le livre The Garbage People (1971), écrit par John Gilmore et Ron Kenner, Susan, l’ancienne amante d’Anton LaVey – l’auteur de la Bible satanique, fondateur en 1966 de l’Église de Satan et personnage dans le film Un bébé pour Rosemary de Roman Polanski. Susan a, elle aussi, décroché un tout petit rôle dans le film de Polanski Le Bal des Vampires, où elle a joué à côté de  Sharon Tate qui y était Sarah, la belle fille des aubergistes, dont tombe amoureux Alfred, l’assistant du professeur Abronsius, interprété justement par Roman Polanski! Que voulez-vous? <<À force de parler d’amour, on devient amoureux>>!

 

            Cliff débarque au Spahn ranch et fait la connaissance de La Famille

 

            Après avoir nettoyé les vivres ramassés dans les poubelles, les filles regagnent le Spahn ranch. Cette ferme, qui a servi de décor à quelques épisodes de la série Bonanza, est située en plein désert, à une cinquantaine de kilomètres de Los Angeles, et a appartenu au fermier George Spahn, qui élevait des chevaux et qui louait la ferme aux réalisateurs de westerns. Dans le film il est présenté comme ayant été lui-même réalisateur.

            Cliff, qui est amouraché de Pussycat (Margaret Qualley), la ramène au ranch. Ici, c’est un monde dans le monde qu’il découvre, avec ses propres lois, qui n’a pas les mêmes racines que notre société rigoureusement organisée, mais qui ne semble pas, hélas, pour autant, être  plus honnête; seulement plus sale. Cliff ne se laisse pas envoûter. Bien au contraire, il devient ombrageux. Il soupçonne les hippies d’avoir profité de la bonté et de la sénilité de Spahn, qui a plus de 70 ans et est aveugle. Il a accepté de loger Charlie et sa Famille en échange de quelques faveurs sexuelles de la part des filles. Le gourou a chargé Lynette Fromme (Dakota Fanning, qui voulait depuis longtemps travailler avec Tarantino), baptisée Squeaky, de s’en occuper. Et elle s’en occupe. <<Squeaky m’aime>>, apprécie George.

            Mais pourquoi les faire changer de nom?

            Charlie faisait son pouvoir pour anéantir leur passé, leur identité, leur personnalité. Dans ce groupe farouchement uniformisé, ils ne sont que des marionnettes auxquelles on peut demander n’importe quoi. À la ferme, ils ne sont plus personne. La misère et le manque d’avenir les uniformisent et alors c’est bien simple que Susan Atkins devienne Sadie, Charles Watson, Tex et Lynette Fromme, Squeaky. Ce sont des noms jetés au hasard et leurs porteurs vivent au jour le jour. Sont-ils libres?

            Non, pas du tout. Ils sont affreusement manipulés.

            D’abord, Cliff, qui avait filmé au ranch, s’est intéressé à George qui dormait à ce moment-là. Il dormait le jour pour pouvoir dans la soirée regarder une série avec Squeaky, dont il ne voyait rien, étant aveugle, mais c’était sa manière de passer du temps avec elle, c’était comme le prélude d’une partie de sexe. Cliff le réveille pour l’interroger sur sa vie présente. Il ne peut pas échapper à l’impression que les hippies vivent aux dépens de George. Il est méfiant et les hippies se sentent vexer. C’est qu’ils tolèrent très mal la méfiance. Et ils se vengent: Un certain Clem pique un pneu de la voiture de Cliff. Si Cliff avait été des leurs, il aurait accepté en riant cette mauvaise blague. Mais Cliff n’est pas des leurs et il ne veut aucunement l’être. Il reste un individu, quelque cher que cela puisse lui coûter. Il est très mécontent de l’état de la voiture qui n’est pas la sienne, mais l’élégante Cadillac de Rick, et les deux hommes se préparent à en découdre. Cliff casse la figure à Clem, lui demande fermement de changer la roue et puis s’en va. Mais avant l’épisode de la bataille, il a une toute petite conversation, très intéressante, avec Pussycat (personnage inventé). Elle l’accuse de ne rien comprendre à leur monde et en général. Elle dit:

            <<George n’est pas aveugle. C’est toi l’aveugle!>>

            Phrase exceptionnelle, il faut en convenir! Une phrase accusatrice, la quintessance de la manipulation! Donc n’est pas aveugle celui qui est aveugle au sens propre et figuré du terme, puisqu’il ne voit rien et se laisse duper. Les aveugles sont ceux qui s’entêtent à ne pas accepter ce qu’on leur demande et on leur impose de voir et d’accepter. C’est un monde à l’envers qui ne peut pas durer. Quelque part il va crever, comme un pneu... pour avoir trop roulé et parsemé son odeur fétide. Le menteur ne va pas loin!

            Mais les hippies vont évoluer...!

 

            Intermezzo

 

            Les deux amis partent pour l’Italie changer de cap et redonner du souffle à leur carrière et à leur vie. Ici, Rick Dalton travaille, parmi autres, avec Sergio Corbucci dans le film (inventé) Nebraska Jim. Il fait quatre films au complet, gagne beaucoup et gaspille presque tout ce qu’il gagne, mais c’est en Italie qu’il trouve sa moitié: Francesca. Auréolé de cette conquette, il regagne l’Amérique pour vivre l’aventure de sa vie qui prouvera bien que la vie de tous les jours peut parfois l’emporter sur le film...

 

            Chez Gary Hinman

 

            Dans la nuit du 8 au 9 août 1969, Sharon Tate, enceinte de 8 mois et demi, et ses hôtes -  Abigail Folger, la fille de Peter Folger, le Président de Folger Coffee Co, le fiancé d’Abigail, Voytek Frykovski, un scénariste polonais, ami de Roman Polanski, et Jay Sebring, le coiffeur des stars, furent massacrés par quatre membres de la bande de Charles Manson. C’est le dénouement de l’histoire réelle dont parle ce film et qui sera réécrit. Parmi les invités figurait également Ennio Morricone (1928-2020), qui dut son unique Oscar de la meilleure musique d’un film à Quentin Tarantino, en 2015, pour Les huit Salopards. Heureusement, il n’avait pu participer à cette fête qui a fini par un carnage.

            Mais pourquoi ce carnage? Qu’est-ce qui le justifie?

            <<Plus on lit des choses, plus on se rend compte que cette histoire est obscure>>, commente Tarantino. Il est difficile de tirer les choses au clair et pourtant il existe des événements et des arguments qui se tiennent.

            Gary Hinman est un musicien et un homme généreux. Il a bon cœur, par-dessus tout. Il est polyinstrumentiste, professeur de musique et bouddhiste qui avait ramassé de l’argent pour pouvoir se payer un voyage au Japon, qu’il a projeté justement pour l’année 1969. De temps en temps, lui, comme tout le monde, touche à la drogue. En cette qualité de musicien, d’homme généreux et de consommateur de drogue, il a reçu Charlie et les siens dans sa maison de Topanga Canyon. Mais Charlie n’est pas le seul artiste de la Famille...

            Bobby Beausoleil, véritable chanteur, acteur et consommateur de marijuana et d’acide, a rencontré Charlie et sa harde dans un endroit au nom prédestiné – la Vallée de la Mort – où  sa voiture était tombée en panne. Ils se sont vus et se sont plu. Et Bobby les a suivis au ranch. Il connaît bien  Gary. C’est ainsi que les trois artistes se mettent à se fréquenter. Gary écoute Charlie, il arrive même à croire à sa musique et finit par promettre à Bobby de financer une session d’enregistrement au gourou. Mais, tout comme dans le cas de Terry Melcher, le gourou ne convainc pas assez et comme Gary avait besoin d’argent pour aller au Japon il se rétracte, tandis que Charlie et les siens croyaient pouvoir le convaincre...

            Voilà pourquoi le 25 juillet 1969, Bobby Beausoleil, Mary Brunner, ancienne bibliothécaire de l’Université de Berkeley, et Susan Atkins débarquent à Topanga Canyon sans nourrir nullement la pensée du meurtre, mais seulement l’idée de convaincre Gary de changer d’avis.  Pour mieux faire, ils se servent d’un revolver et d’un couteau. En se voyant menacé, Gary accepte de leur donner 150 dollars. La somme n’est pas jugée satisfaisante et les trois agresseurs, désorientés, appellent le gourou les tirer d’embarras. Charlie arrive et n’aime pas ce qu’il voit. Il  pense ne pouvoir plaquer simplement la maison, vu que Hinman pouvait se rendre à la police et les dénoncer. Hinman devait être surveillé tout le temps... et alors il se prend à le convaincre de joindre la Famille pour vivre comme un coq en pâte avec les filles... Mais Hinman n’y mord pas. Il a d’autres projets. Il a sa vie à lui. Il reste un individu, quelque cher que cela puisse lui coûter... Et il lui coûtera! Charlie perd patience et fait l’erreur de le couper au visage et de lui trancher l’oreille gauche. Une autre erreur est commise par cupidité: il force Gary de lui céder les clefs de sa Fiat. Le gourou n’a pas de sollutions et s’en va, tout en laissant les trois agresseurs se débrouiller seuls. Sinon il a voulu leur apprendre à devenir criminels... Gary n’est pas coopératif. Au bout de trois jours, Beausoleil s’emporte et le poignarde dans la poitrine et dans la tête. Gary saigne, mais ne veut pas mourir. Ce sont maintenant les filles dont il a refusé les faveurs sexuelles qui l’aide à... casser sa pipe, en l’étouffant avec un coussin. C’est ainsi qu’est fini son voyage sur ce monde. Il n’a jamais plus quitté Topanga Canyon. Sur les murs de sa maison, Beausoleil a écrit avec le sang de Gary <<Political Piggy>> et a apposé à côté une patte de panthère pour jeter la suspicion sur les Black Panthers, les membres d’un mouvement révolutionnaire afro-américain d’inspiration marxiste, constitué en Californie, en 1966. Il fallait que la suspicion tombât sur eux et non pas sur les hippies qui prêchaient, hélas, la non-violence...

            Pauvre Gary Hinman! Il n’a pas eu les muscles de Cliff Booth ni de brave chienne! Il est mort pour avoir été trop bon.

            C’est leur premier crime qui justifie les autres. Ils veulent faire croire que les Black Panthers s’attaquent aux blancs et surtout aux gens aisés.

            Alors, le 9 août, Charles Watson, Susan Atkins, Patricia Krenwinkel et Linda Kasabian s’acheminent vers la maison des époux Polanski et tuent tous les gens qu’ils y trouvent. Linda Kasabian n’a pas participé aux meurtres, elle n’a fait que monter la garde. Dans le film elle est la jeune fille qui déguerpit en auto après avoir prétexté qu’elle avait oublié son couteau.

            Le 10 août, vers une heure du matin, sont charcutés Leno LaBianca, le propriétaire d’un supermarché, et sa femme Rosemary, à leur maison de Los Angeles. Les assassins apposent toutes les fois la patte de panthère sur les murs.

            Mais la police ne se laisse pas duper. Peu de jours après ces meurtres, Bobby Beausoleil est arrêté pour avoir conduit sans permis la Fiat de Gary Hinman, où les policiers ont trouvé également l’arme du crime: un couteau Bowie, mexicain! Quel toupet! Et quelle insouciance!

 

            Les choses ne tiennent pas aux champs comme elles sont ordonnées en chambre

 

            Il y a au-dessus le récit des trois débarquements meurtriers qui eurent vraiment lieu du 25 juillet au 10 août 1969. Revenons au film. Quatre jeunes gens – un mec et trois filles – sont envoyés par Charlie tuer tous les humains qu’ils puissent trouver au 10 050 Cielo Drive de Beverly Hills.

            On dit qu’il avait fait très chaud le 8 août 1969. Le cinéaste met dans la bouche de Jay Sebring la remarque que << notre ami polonais apprécie que c’est la journée la plus chaude de l’année.>> Et Sharon (Margot Robbie) ne tarde pas de répondre:

            <<Cela pourrait être vrai, même si c’est lui qui l’a dit.>>

            C’est un peu irrévérencieux, non?

            Elle laisse tout le temps l’impression qu’elle ne se doute pas du génie de son mari. Elle et le coiffeur font semblant d’être tout le temps complices. Si ce n’est que la malice de Tarantino...

            Vers minuit, Charles Watson et les filles arrivent près de la villa de Polanski, mais ils se trompent sur la demeure et débarquent chez Rick Dalton qui venait de se préparer une margarita, avant de se laisser flotter sur sa piscine. Il est évident qu’il éprouve une grande satisfaction quand, prélassé sur un transat, il flotte sur sa piscine, en écoutant de la musique aux casques et en buvant de la margarita. C’est l’image du bonheur flottant au beau milieu d’une piscine! C’est pour cette piscine qu’il a travaillé et c’est elle qui le récompense de tous les mécontentements, toutes les craintes et les humiliations qu’il a vécus! Parce qu’il a vraiment bossé!

            Aussi est-il fort dérangé quand les quatre avec leur bagnole font tant de bruit et de fumée devant sa résidence qu’il avait si cher payée et qu’il pensait vendre si sa situation s’empirait. Les quatre hippies reconnaissent en lui le héros de la série Le Chasseur de primes et, dans leur logique distordue et manipulatrice, ils pensent que c’est la faute à ces films où ils n’ont vu que des crimes qu’ils sont devenus ce qu’ils sont maintenant et qu’il serait très bon d’aller charcuter ceux qui ne leur avaient appris qu’à tuer!

            <<La société actuelle déresponsabilise totalement les gens>>, commente Tarantino et se prépare à donner la réplique à cette société.

            Rick et sa femme étaient très facile à charcuter, comme des cochons. Heureusement, dans la maison de Rick se trouve ce soir, après une fête au restaurant, Cliff. Celui-ci sort promener sa chienne. De retour à la maison, Brandy la Brave sent l’approche des criminels, mais attend la commande de son maître pour entrer en action. Cliff identifie les jeunes hippies. Brandy attaque Watson, le plus dangereux, et le fait sortir du jeu. La plus agressive, Susan Atkins, se précipite sur lui, mais Cliff qui avait la boîte de conserve pour chien en main la lui jette en pleine figure. Blessée à la tête, Atkins est attaquée par la chienne qui la mord au visage et le sang l’aveugle. Elle était déjà aveuglée par sa cruauté et la manipulation exercée par son gourou. Maintenant, elle l’est encore une fois par son propre sang qui a jailli abondamment de son propre corps là où elle espérait le faire jaillir des autres. Tel est pris qui croyait prendre. Cela arrive...

             Mais Krenwinkel continue le combat et poignarde Cliff à la jambe. Il a juste la force de lui fracasser la tête contre les murs et s’évanouit.

            Que voulez-vous? On ne peut guérir le mal que par le mal. C’est l’idée centrale de la catharsis. Aussi tout pharmakon est-il poison autant que remède. La fin du film nous donne de la satisfaction, attendu que nous éprouvons du soulagement et du plaisir, là où nous nous préparions à ne ressentir que de l’effroi et de la pitié.

            Bien qu’aveuglée par son propre sang et par la fureur, Atkins ne rend pas les armes. Son instinct criminel la conduit, le revolver à la main, dans la piscine où elle flaire la présence d’une potentielle victime, Rick, qui n’a aucune idée de ce qui se passe dans sa maison, vu qu’il écoute de la musique, les casques sur les oreilles. Ce moment est énormément comique. Rick est fichtrement dérangé par la présence de cette folle qui crie à tue-tête, en tirant des coups de feu aux quatre vents. Mais il s’en remet et se rappelle qu’il garde encore dans le dépôt un lance-flammes, utilisé sur le tournage d’un film où il brûlait des nazis. Et il s’en sert encore une fois pour brûler Atkins et échapper à ses grognements affreux avant qu’elle ne réussisse à écrire sur un mur, avec du sang, <<Pig>>.

            À la satisfaction du cinéphile répond le bonheur du héros qui apprend de la bouche de Jay Sebring qu’il est un fan de la série Le Chasseur de primes.

            Qui plus est, la Compagnie Red Apple qui fut fondée en 1862 embauche le comédien Rick Dalton pour faire la réclame aux cigarettes Red Apple, que Jake Cahill, le chasseur de primes, fumait. Enfin, Rick est toujours mécontent, s’énerve, mais... la nave va...

            Et vogue le navire, mais seulement grâce à un homme qui a essayé de rester un individu et un bon ami, quelque cher que cela pût lui coûter.

 

(Acest articol a apărut pe platforma www.mondesfrancophones.com, în data de 14 aprilie 2021)     

 

 

     

 

 

 

                     


miercuri, 21 aprilie 2021

Dolor y Gloria ou l'édifice immense du souvenir

 

                                    Dolor y Gloria ou <<l’édifice immense du souvenir>>

 

 

            Dolor y Gloria, ce film de Pedro Almodovar, sorti en 2019, s’organise autour d’une image emblématique, je crois, du corps abîmé d’un homme âgé, qui immerge dans l’eau. L’action semble thérapeutique dans tous les sens: l’homme est visiblement souffrant, l’eau lui fait du bien et, en outre, son cerveau semble se réveiller, sa mémoire se met à travailler sous l’action de l’eau et…

            Il n’est plus vieux, il n’est plus malade et se prend à exercer <<le retour aux profondeurs>>, selon l’expression de Proust.

            Le voici petit enfant à côté de sa tendre mère, entourée par d’autres jeunes femmes qui, sur le bord de la rivière, lavent du linge. L’enfant, Salvador, est très heureux de suivre sa mère et de découvrir le monde: la rivière, les poissons, l’herbe, le bocage. Sa mère sait très bien qu’il aime la rivière et ces fruits de l’eau, les poissons, et, pour accroître l’enchantement de l’enfant, lui fait remarquer les poissons-savons: <<Voilà, Salvador, des poissons-savons. Sont-ils jolis!>>

 Ils doivent être très rares à Paterna, en Valence, les poissons-savons. Ils sont beaux et rares.

            Aussi lui a-t-elle ouvert les yeux sur ces bijoux de l’eau. Et, à ce moment-là, tous les proustiens ont frémi de joie et, pour un instant, ils ont déserté la salle de cinéma et ont rejoint Tansonville, <<la haie de Tansonville>> et le grand-père du narrateur qui dit au petit Marcel:

           

            <<Toi, qui aimes les aubépines, regarde un peu cette épine rose; est-elle jolie!>>

            En effet, c’était une épine, mais rose, plus belles encore que les blanches.

 

            Le petit Salvador éprouve des sensations de plus en plus fortes, visuelles, auditives…car

La nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles…

vu que les femmes chantent… C’est une chanson mélancolique qui parle de quelqu’un qui, pour avoir trop regardé ce qu’il aimait, a perdu la vue et, pour avoir trop aimé, il sentait bien qu’il mourrait d’amour.

            La petite scène de la rivière est <<la petite madeleine>> de Pedro Almodovar. Tout le destin du cinéaste Salvador Mallo s’y trouve crayonné.

            Tout comme le petit Marcel, il est très attaché à sa mère, qui l’aime et le protège; il sera alors homosexuel et voudra plus tard protéger et garder à tout prix près de soi Federico, son grand amour. C’est à proximité de la rivière qu’il apprend à regarder et à découvrir le monde. C’est là que les femmes mettent les draps à sécher. Les draps font pressentir le mur blanc où les films seront projetés, car, à Paterna, il n’y avait pas de cinématographe il y a 70 ans, et le mur blanc qui sentait la pisse et le jasmin éveille la passion  de Salvador pour l’écran blanc et le métier de réalisateur. À croire Proust, <<ces résurrections du passé sont si totales qu’elles n’obligent pas seulement nos yeux, elles forcent nos narines... notre volonté... notre personne tout entière...>> Elles nous ouvrent à une autre vie... 

             C’est sa mère qui l’emmenait à la rivière. Et elle s’appelle Jacinta (jacinthe, en français), un nom qui éclate de parfums, de couleurs et de sons... Le fil conducteur, c’est l’eau. Le bassin où l’homme adulte plonge se fait rivière  et se met à couler vers Paterna, vers l’enfance de Salvador, organisée et embellie par sa mère, douce et énergique à la fois. Quand l’enfant lui demande s’il y a un cinéma à Paterna, elle lui répond, non sans tendresse et non sans mélancolie, qu’une maison lui suffirait. Et elle a raison. À Paterna, ils n’auront pas de maison, mais une sorte de grotte, un abri souterrain dont les fenêtres sont au plafond, mais, n’étant pas vitrées, elles laissent parfois y pénétrer les rayons du soleil qui les observent avec des regards familiers tout comme la pluie qui les mouille... et les rend perméables à la rêverie. Mais Jacinthe garde son sens pratique. Quand Eduardo, le jeune maçon illettré qui apprend à lire et à écrire avec le petit Salvador, lui demande s’il devrait commencer par chauler les murs pour enjoliver la grotte, elle lui indique fermement de commencer par installer l’évier, plus nécessaire et plus important encore que l’aspect des murs... Et toutes les spectatrices l’ont approuvée.

            Le cinéaste nous fait voir s’élever la ville de Paterna. C’est une ville qui se construit sous nos yeux, tout comme le destin de Salvador.

            Et, Gérard Genette d’arguer:

 

            Le vrai miracle proustien, ce n’est pas qu’une madeleine trempée dans du thé ait le même goût qu’une autre madeleine trempée dans du thé, et en réveille le souvenir; c’est plutôt           que cette seconde madeleine ressuscite avec elle une chambre, une maison, une ville             entière, et que ce lieu ancien puisse, l’espace d’une seconde, <<ébranler la solidité>>       du lieu actuel, forcer ses portes et faire vaciller ses meubles.

 

            C’est la force de la mémoire involontaire qui nous aide à trouver notre vraie voie, à mener jusqu’au bout ce voyage vers nous-mêmes, vers ce qui est de plus véritable en nous.

             Il y a partout à Paterna des ouvriers, des prêtres – on est sous la dictature de Franco – et des femmes pieuses. Salvador va poursuivre ses études chez les Franciscains, tout comme Pedro (Almodovar), mais l’un, Salvador, passe son enfance en Valence, à Paterna, et l’autre, en Estrémadure. Les prêtres franciscains ont appris à Salvador à chanter et, comme il chantait très bien, ils lui ont épargné l’étude (parfois ennuyeuse, mais très nécessaire) de la géographie, de l’histoire, de l’anatomie... Heureusement, il a appris la géographie à travers les tournois qu’il faisait pour promouvoir ses films. Quant à l’anatomie...

             Ô! Il a pu même approfondir l’étude de cette discipline, grâce aux... maladies qu’il a contractées en réalisant et en promouvant ses films... Un destin très logique, n’est-ce pas?

            Le cinéaste Salvador Mallo (Antonio Banderas – Prix d’interprétation masculine à Cannes) a mal au dos, mal aux genoux, à l’estomac et il tousse... Il tousse affreusement! Ce sont les effets laissés sur son corps par son travail épuisant, couronné de grands succès. Quand le comédien Alberto Crespo, interprété par Asier Etxeandia – très bon dans son rôle – lui rend visite dans son élégant appartement, celui-là juge que le logis est tel un musée. Et c’est vrai. Ce logis reflète le lustre de toute une vie. Mais il n’y a pas d’objet dans cette maison qui n’évoque pas, comme chez Proust, le passé -  la grotte et la ville de Paterna.

            Et, Claude-Edmonde Magny de conclure à propos de Proust, alias Almodovar:

 

            Avant d’être cloison, le liège était écorce vivante, caparaçonnait des chênes viriles et          vigoureux. C’est cette silve primordiale qu’il faut maintenant évoquer.

 

            Et les tableaux aux couleurs vives qui parent les murs de la maison du cinéaste évoquent les carreaux de faïence montés par Eduardo dans la cuisine de Jacinta. Il y a eu des critiques qui ont apprécié que le riche coloris qui éclate dans ce film évoquait les expériences  psychédéliques de Salvador Mallo, alias Pedro Almodovar.

            Non! À un moment donné, l’histoire de ce film est interrompue par l’éclat des feux d’artifice. C’est la “Corda de Paterna”, une fête du bruit et du feu, une fête pyrotechnique qui dure toute une nuit. Elle a lieu le dernier dimanche du mois d’août, commence à une heure et demie du matin et se prolonge jusqu’au petit jour suivant. Il arrive qu’il y ait  chaque année quelques personnes légèrement blessées, mais ça ne fait rien, tout le monde est en délire et se réjouit du spectacle. C’est la nuit de feu qui a marqué le petit Salvador et a attisé son goût pour les couleurs éclatantes. Après avoir vu un film projeté sur le mur blanc qui sentait la pisse et le jasmin, on se réjouissait de la Corda. Car la vie était si belle à Paterna...!

            La nature homosexuelle de Salvador est annoncée dès son enfance: après avoir monté les carreaux de faïence dans la cuisine, Eduardo se déshabille et se lave. Salvador le voit à poil lorsqu’il lui apporte une serviette propre et s’évanouit. Sa mère allait croire qu’il s’agissait d’un coup de soleil, mais c’était... du désir. Plus tard il tombera amoureux de Federico. Pour un temps, ils vont filer le parfait amour et il semble que rien ne puisse les séparer. Mais, cachée dans la passion même, dans la fantaisie débridée, dans l’excès, la drogue cherchait une fissure à élargir. Et ce n’était pas l’innocente cocaïne dont Salvador se servait lui-même, comme tout le monde, d’ailleurs; c’était la perverse héroïne qui a fini par terrasser Federico. Et l’amour de Salvador ne peut rien contre cette dégradation continue du corps aimé. C’est comme une maladie qui ronge... Salvador a pensé que les voyages lui feraient du bien, mais les beautés et <<les nourritures terrestres>> ne peuvent rien contre <<les paradis artificiels>> qui l’emportent. Il y a surtout cette ville de Madrid qui, ouverte à tout, fait mal à Federico. Quant à Salvador, il a besoin de Madrid comme de l’air qu’il respire. Federico en est jaloux. Ils se séparent. Le dernier allait s’établir en Argentine, chez son oncle, qui tenait un restaurant à Buenos Aires. Comme les routes de l’héroïne ne passaient pas par l’Argentine à ce moment-là, notre bougre n’en consomme plus et le voilà rétabli, patron d’un restaurant, marié et père de deux enfants. C’est la vie...

            Salvador, lui aussi, a une vie bien remplie; il fait des films qui remportent de grands succès. L’un de ces films est Saveur. Le premier rôle en est détenu par l’acteur Alberto Crespo qui prend de l’héroïne, ce qui imprime à son rôle quelque chose de ténébreux, de vacillant, là où Salvador attendait plus d’espièglerie et plus d’humour. Ils n’arrivent pas à se mettre d’accord. Salvador a toutes les raisons de détester l’héroïne. Il pense à Federico et à leur rupture... Le réalisateur demande au comédien de renoncer à la drogue; celui-là promet, mais manque à sa parole. Le film est un succès, mais le réalisateur en est déçu. Les deux restent brouillés pour trente-deux ans. Mais voilà qu’une cinémathèque de Madrid veut proposer Saveur à ses cinéphiles. Salvador revoit le film. Après tant d’années, attendu qu’il est malade, qu’il éprouve des douleurs atroces et qu’il prend de l’héroïne, pour les rendre supportables, il trouve le jeu d’Alberto créatif et même visionnaire. Les deux hommes oublient leur querelle. Ils se voient fréquemment et, un jour, Alberto découvre sur l’ordinateur de Salvador un texte ayant pour titre Dépendance, où Salvador fait la confession de son amour pour Federico, qui devient Marcelo dans le monologue. Pour Salvador, ce monologue est la seule chose qui compte en ce moment; c’est la confession de son âme, qu’il refuse pourtant de signer. Il voudrait encore travailler sur ce texte et semble s’interroger avec le Baudelaire du poème Le Mauvais Moine

 

 Ô moine fainéant! quand saurai-je donc faire

Du spectacle vivant de ma triste misère

Le travail de mes mains et l’amour de mes yeux?

 

 Il semble résolu de ne vivre que pour cette confession et accepte qu’Alberto la signe de son nom et la joue au théâtre Mirador. Ce même Alberto qui a su anticiper le devenir de Salvador... C’est leur manière de se réconcilier.

            Ce moment du film évoque également le poète des Plaisirs et les Jours de Marcel Proust,  qui refuse l’hospitalité à un étranger, attendu que celui-ci a le toupet de lui demander de congédier tous les autres invités et ne garder que lui. Alors, le poète voit l’étranger s’en aller en lui disant:

 

            Tu ne me verras plus jamais. Et pourtant tu me devrais plus qu’ aux autres, qui, dans ces   temps prochains, te délaisseront... (...). Je suis ton âme, je suis toi-même.

 

            Salvador choisit de se pencher sur soi-même, de ne plus trahir son âme et sa vie intime au profit de la vie réelle, extérieure, avec ses obligations, son emploi du temps et ses injonctions. Il en va de même pour Pedro Almodovar qui déclare:

             <<Je parle de ce que je connais le mieux, c’est-à-dire moi.>> Mais <<Almodovar n’écrira pas ses Mémoires, il vient de les filmer>>, conclut Nicolas Schaller, le critique du Nouvel Observateur.

                                                                         ***

            Par hasard, Federico, qui est à Madrid, pour s’occuper d’une affaire d’héritage, passe devant le théâtre Mirador, voit l’affiche et se décide à entrer. Il reconnaît l’histoire, il se reconnaît dans Marcelo et son émotion, en écoutant le monologue d’Alberto, est comparable, je crois, à celle de Marcel de La Recherche, qui découvrait dans le Septuor de Vinteuil la petite phrase de la sonate...

            Federico se procure le numéro de téléphone et l’adresse de Salvador. Les deux amants se rencontrent chez Salvador après des dizaines d’années: ils sont émus, ils parlent de leur vie et finalement, en faisant leurs adieux, ils s’embrassent. Pourriez-vous décrire ce baiser...?

            Almodovar <<vient de le filmer>>, mais le décrire serait très difficile; il nous faut l’ardeur d’un amoureux et la plume d’un poète. Heureusement, je les ai trouvées chez Baudelaire. Vous n’en aurez nulle part de plus intense ni de plus belle:

 

Comme un flot grossi par la fonte

Des glaciers grondants,

Quand l’eau de ta bouche remonte

Au bord de tes dents,

Je crois boire un vin de Bohême,

Amer et vainqueur,

Un ciel liquide qui parsème

D’étoiles mon cœur!( Le Serpent qui danse)

 

            Les deux hommes sont confondus dans ce baiser telle l’eau des glaciers qui fondent sous les rayons vainqueurs du soleil. L’amour les enivre, les attache et s’empare d’eux, tel un serpent. Et les étoiles du <<ciel liquide>> de leur bouche leur montrent le chemin vers <<la patrie perdue>> de leur union.

             Quand Federico demande à Salvador s’il veut qu’il reste lui faire l’amour, celui-ci refuse... Il est si troublé qu’il a peur de ne perdre le souffle pour avoir tant aimé...

            Une autre déclaration d’amour très réussie est celle d’Eduardo, le maçon qui apprend si difficilement à lire et à écrire, mais qui s’exprime plus facilement par la peinture et qui achève le portrait de Salvador, en petit enfant, penché sur un livre, et le lui envoie. Ce tableau, ce film, le poème, le roman survivront à leurs créateurs, car Ars longa, vita brevis est. Mais cet art n’a rien affaire avec la vie matérielle; elle tire sa saveur de cette <<patrie perdue>> dont parle Proust, cette patrie intérieure que nous ignorons la plupart du temps et vers laquelle nous porte la mémoire involontaire. C’est <<la patrie perdue>> ou <<l’essence divine>> dont parle Baudelaire, avec les vers duquel j’ai choisi de clore ce témoignage en faveur de l’art véritable, soit-il littéraire, pictural, musical ou cinématographique:

 

Oui! telle vous serez, ô la reine des grâces,

Après les derniers sacrements,

Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,

Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté! dites à la vermine

Qui vous mangera de baisers,

Que j’ai gardé la forme et l’essence divine/De mes amours décomposés!


    (Acest articol a apărut pe platforma www.mondesfrancophones.com în data data de 11 septembrie 2020, la secțiunea Critiques)


 

 

 

 

 

               

 

 

 

 

duminică, 2 mai 2010

UN PROPHETE PAS COMME LES AUTRES

UN PROPHETE PAS COMME LES AUTRES




« Un prophète » est le cinquième film de Jacques Audiard en tant que réalisateur, après »Regarde les hommes tomber » (1994), « Un héros très discret » (1996), « Sur mes lèvres » (2001) et « De battre mon cœur s’est arrêté » (2005).
C’est toujours lui qui signe les scénarios de ces films.
« Un prophète » est sorti en 2009, d’après une idée originale d’Abdel Raouf Dafri et co-écrit par Jacques Audiard, Thomas Bidegain et Nicolas Peufaillit. Il doit ses décors extraordinaires à Michel Barthélémy.
Un très bon film et très primé.
En 2009 il a emporté le Grand Prix du Jury au Festival de Cannes, le prix Louis-Delluc et le Prix des auditeurs du « Masque et la Plume », pour le meilleur film français. Tous mes lecteurs francophones ne savent pas que, depuis 1990, à l’initiative de Jérome Garcin – l’animateur de cette émission de France Inter – les auditeurs sont encouragés à désigner leur meilleur film français et étranger de l’année. J. Audiard est l’un des favoris des auditeurs du « Masque et la Plume », attendu que son film précédent – « De battre mon cœur s’est arrêté » a eu le même prix en 2005.
En 2010, « Un prophète » est récompensé du Prix Lumière – prix de la critique internationale en poste à Paris – pour le meilleur réalisateur et le meilleur acteur : Tahar Rahim.
A la 35-è cérémonie des Césars, présidée par Marion Cotillard, « Un prophète » connaît un succès éclatant, mais sans suspense, ni surprise. On s’attendait presque à ces 13 nominations qui ont valu à ce film 9 Césars, ce qui fait qu’ « Un prophète » l’emporte sur « De battre mon cœur s’est arrêté » qui ne s’en est adjugé que...8 en 2006 !
« Un prophète » se voit récompenser du César pour le meilleur espoir masculin (Tahar Rahim), le meilleur scénario, le meilleur photo – le prix de Stéphane Fontaine, qui l’a emporté également en 2002 pour « Sur mes lèvres « ,le meilleur second rôle masculin (Niels Arestrup, récompensé pour la deuxième fois sous la direction d’Audiard après « De battre mon cœur s’est arrêté »), le meilleur montage (Juliette Welfing), les meilleurs décors, le meilleur réalisateur, le meilleur film et le meilleur acteur : Tahar Rahim. C’est pour la première fois dans l’histoire des Césars qu’un comédien gagne, le même soir, le César du meilleur espoir et celui du meilleur acteur.
Jacques Mandelbaum, un critique du »Monde » écrivait en 2009 qu « il y aurait mauvaise grâce à ne pas voir dans cette fraternité entre le réalisateur et son personnage une vraie générosité de cœur.
C’est elle qui permet au premier de signer son meilleur film et au second de crever l’écran.(...) Ce n’est pas le grand soir, mais c’est sans doute le maximum qu’un cinéaste puisse faire à la place qui est la sienne. »
Audiard raconte les circonstances où il a connu le jeune Rahim. Celui-ci jouait dans une série – « La Commune » - pour Canal Plus, dirigée par un ami d’Audiard. Il a rencontré Rahim en se rendant au tournage de son ami.
Et, Audiard de continuer :
« Je suis revenu avec lui en voiture. On était trois sur la banquette arrière, j’ai su qu’un jour je tournerais avec lui, même si je ne l’avais jamais vu. »
Il existe une différence entre un bon cinéaste pur-et simplement et un grand artiste. Ce dernier est capable de faire devenir les lieux qu’il parcourt et les humains qu’il y rencontre. Ceux-ci donneront des fruits et ces fruits porteront la marque de l’Artiste. C’est comme une dynastie. Les vrais artistes ouvrent et élargissent le monde.
Mais revenons à nos...Césars. Une autre récompense, c’est l’Etoile d’or de la presse du cinéma français, pour le meilleur film, le meilleur réalisateur et le meilleur scénario. A Londres, « Un prophète » a emporté le BAFTA du meilleur film étranger, tout comme « De battre mon cœur s’est arrêté », en 2006.
« Un prophète » a été nommé également aux Oscars 2010, dans la catégorie « Méilleur film étranger ».
Ce film ne serait pas ce qu’il est sans ces gens-là, qui, par leurs corps, leurs mouvements et leurs voix, font qu’une idée devienne film, écrivent de leurs corps l’histoire sur l’écran – les comédiens. Ils sont mémorables et obsédants : Niels Arestrup, dans le rôle de Cesar Luciani, et Tahar Rahim, dans Malik.
Nous allons être bouclés avec eux pour deux heures trente et aurons un seul regret : que le temps passe trop vite, tant ce film est attachant.


I. LA CENTRALE


Malik El Djebena, un jeune maghrébin de 19 berges, analphabète et sans famille, est emmuré pour six ans dans une prison centrale pour avoir frappé un policier, bien qu’il nie l’avoir fait. A vrai dire, il ne semble pas ce genre de mec à même de frapper un flic. Lorsqu’il entre en centrale, Malik est maussade, empoté, rétractile et taciturne. C’est ainsi que commence ce film de prison, qui évoque « Le Trou » de Jacques Becker (1960), mais c’est plus qu’un film de prison : c’est un roman de formation et un film allégorique. La geôle est un microcosme et une métaphore du monde et de la vie.
Malik découvre peu à peu l’univers de la centrale. L’insersion dans un milieu quelconque est toujours violente. Même si vous n’attaquez pas, votre arrivée détermine les autres à serrer les rangs. Vous ne devez pas être là pour des prunes, vous y êtes pour quelque chose, évidemment.
Voici Malik dans la cour de la prison. Il n’a pas le temps de s’enorgueillir de ses chaussures neuves ; d’un coup, il se fait rosser, déchausser et voler et cela, sous les yeux des gardiens qui, dans ce film, font partie du décor et non pas de l’action et qui feignent de ne rien voir. Malik ne perd pas le temps, il observe la centrale, il apprend à se taire et, tout comme Vito Corleone du « Parrain » de Coppola, il se tient sur la réserve. Il comprend que la loi y est faite par un vieux Corse, César Luciani, qui jette les yeux sur le jeune Arabe si réservé et entend l’intégrer. Malik a « de la chance » :dans la centrale vient d’être enfermé un Arabe pédéraste, d’un clan rival, qui aurait pu faire le cafard mais qui ne le fera jamais, vu que Luciani veille à ce que la situation soit dominée par ses gens. Avec Malik, il trouve chaussure à son pied. Le jeune homme se fait rosser, et pour cause, il a besoin de protection,donc. Il en bénéficiera, mais ça se paye : Luciani fait à Malik une proposition que celui-ci ne peut pas refuser ; s’il refuse, il meurt, du fait qu’il en connaît la teneur. Malik doit tuer, même s’il ne l’avait jamais fait, doit devenir criminel pour éviter le rôle de la victime. Cela l’affole. Il frappe un prisonnier afin de se faire enfermer dans un cachot et échapper, de cette manière, à l’affreuse épreuve qui l’attend. C’est en vain. Il constate une fois de plus que les autorités de la prison sont, elles aussi, à la botte de Luciani.
Que faire ? Où s’enfuir ?


II. LE MEURTRE


Malik se fait rosser à maintes reprises pour avoir désobéi et pour n’avoir pas appris la leçon concernant le scénario du crime, que l’Arabe répète avec un Corse, qui joue le rôle de la victime : avec la complicité d’un gardien – à quelque chose gardiens sont bons – Malik doit s’introduire dans la cellule de Reyeb – le détenu qui doit mourir - , lui offrir ses faveurs et, au moment de la pleine extase, lui trancher la gorge avec une lame de rasoir dissimulée dans sa bouche. Malik a des problèmes avec cette lame, cette misérable arme du crime : elle lui donne le goût du sang et de l’horreur d’être et de rester vivant en supprimant la vie d’autrui.
Voici Malik dans la cellule de Reyeb. Celui-ci n’a aucun soupçon. Il est même tendre et se prépare pour une véritable leçon d’amour. Mais Malik a des problèmes avec sa lame qu’il ne réussit pas à dissimuler ; il se trahit. Reyeb réagit et un affreux corps à corps s’engage. Chacun défend sa vie : Malik ne sera pas un criminel. La scène, d’une tension insupportable, est étirée au maximum, avec des gros plans d’une rudesse farouche, qui font trembler pour la vie de Malik et souffrir pour le destin impitoyable de Reyeb. C’est alors que les destins des deux hommes se tressent indissolublement et, lorsque le sang jaillit de la gorge de Reyeb, baignant le corps et les habits de Malik, on marque le moment d’une renaissance, c’est le baptême du sang de Malik, organisé dans la prison par les Corses, c’est le moment où commence sa formation. Le sang est livré par Reyeb qui devient le frère, le conseiller et le confident de Malik. Il habitera le cerveau et le cœur du jeune Arabe lui prédisant l’avenir et lui donnant de bons conseils. C’est bien lui le prophète, le guide.
Extraordinaire, la scène du meurtre est capitale dans ce film.


III. LE RESEAU


Ce meurtre permet à Malik de s’endurcir et de comprendre le sens du sacrifice qui ne doit pas être inutile : Reyeb a fait son devoir, celui de mourir. C’est à Malik maintenant de venger cette mort et de lui assigner un sens.
J’ai oublié de vous dire que notre Arabe est illettré mais intelligent ; ça veut dire, en premier lieu, qu’il est adaptable et conscient de ses limites. Intelligent et adaptable, il commence par observer le milieu. Les Corses le protègent mais le traîtent d’ » esclave arabe » et il accepte avec une sérénité gaillarde la protection, de même que la soumission et les insultes. Il semble avoir le temps de son côté. A travers les six ans de prison, il apprend à lire et à écrire. On enseigne même le passé simple aux détenus. La sagacité de Malik lui dit que rien n’est inutile dans la vie et son intelligence prend vite la forme distributive d’un réseau où chaque nœud va jouer un rôle. S’il n’a pas de rôle, le nœud, on va lui en assigner un. Peu importe à Malik le mépris des Corses, tant que, discrètement, c’est lui qui bat les cartes. Il n’est plus le jeune maladroit et fragile pour lequel nous avons tremblé. Sa légèreté et sa gaillardise nous disent qu’il est devenu capable de manipuler ceux qui le méprisent et, comme il sait lire, il se met, à l’aide d’un dictionnaire, à apprendre le corse, la langue de ses prochains ; ça veut dire que la prison est d’abord une école de la vie. A un moment donné, il fait apprendre à Luciani qu’il comprend le corse. Pourquoi le fait-il ? Pourquoi ne pas taire ses habiletés ?
Les jeunes Corses avaient déménagé pour rejoindre une prison corse à la suite d’un décret du Président Nicolas Sarkozy. Seul, le vieux lion y est resté. Luciani n’a plus que Malik. Celui-ci est pressé d’en faire ses choux gras: offrir ses services, se rendre utile, pénétrer dans le réseau, bouger, évoluer. Le vieux lion le considère de son regard tendre-farouche et consent encore une fois à l’ »intégrer ». L’Arabe aura des missions dehors qu’il accomplira au nom de Luciani.
La prison est un réseau qui unit en principal Corses et Arabes. Le cerveau du réseau est Cesar Luciani. Corrompus, les gardiens français n’en sont que les figurants. Le champ de manœuvre est assuré par les Arabes qui « pensent avec les couilles », selon l’expression du même Luciani. Malik, lui, il est intelligent, sournois et débordant de vitalité. L’intelligence et la vitalité sommeillaient en lui lorsque Luciani a décidé de l’intégrer. Cesar Luciani est le vrai maître dans cette école de la vie qu’est la prison. Un maître dur, ayant la puce à l’oreille et autoritaire, qui entend que ce soit chaque fois lui qui donne les cartes : »Quand tu sors pour moi, tes sorties m’appartiennent ! »
Le monde où Malik sort n’est que le réseau plus grand qui enveloppe et organise le réseau réduit de la prison. Le cerveau qui découvre, invente et organise tous ces réseaux est...un réseau.
L’internet dont je me sers pour écrire est un réseau qui me permet de sortir, de sorte que mes sorties m’appartiennent.
Tout, autour de nous, est un réseau ; et notre cerveau, c’est le carrefour de tous ces réseaux. Il faut mettre au travail et à profit ce cerveau. C’est ce que Malik apprend de Luciani et ce n’est pas peu de chose. Luciani est une sorte d’abbé Faria qui parachève l’éducation de Malik. Mais, par rapport à Edmond Dantès, le futur comte de Monte-Cristo, Malik est plus inventif et assez madré.
Dehors, il saura utiliser son cerveau, ses amis, la confiance de Luciani et même ses ennemis. Il s’avèrera à même de « slalomer, composer avec les contraires, se débrouiller des rituels, des codes, des langues, des pièges, des férules, pour trouver son propre chemin » comme écrit quelque part François-Guillaume Lorrain, le critique du « Point ».
En prison, Malik s’était lié d’amitié avec un jeune Arabe, Ryad, marié, père d’un enfant et atteint par une maladie maligne. Libéré, celui-ci deviendra son meilleur collaborateur et lui offrira couvert et gîte au besoin. Le soir Malik doit regagner la prison et c’est seulement avec la participation de cet ami qu’il réussit à mettre sur pied une affaire (personnelle) de...stupéfiants. Ryad se laisse facilement convaincre, attendu qu’il a un enfant et il ne veut pas lui léguer rien qu’ « une télévision et un réfrigérateur ».
Luciani ne tarde pas à prendre ombrage de la débrouillardise de Malik qui joue à coup sûr et, pour l’entraver, le rappelle à l’ordre dans une scène d’une violence extrême où l’Arabe se fait rosser pour la dernière fois. Il l’a juré. Luciani accompagne sa réprimande de cette phrase mémorable : « Si tu bouffes, c’est à cause de moi ; si tu rêves, si tu penses, si tu vis, c’est à cause de moi », phrase qui ne trahit pas seulement la confiance contrariée d’un père autoritaire, qui « reste un père, même dans ses rigueurs », mais également le complexe irrépressible de supériorité de l’homme blanc qui entend postuler son rôle civilisateur : « Si tu bouffes (si tu as des ressources), c’est à cause de moi ; si tu rêves, si tu penses (si tu es en état de faire des projets), c’est à cause de moi, si tu vis (si tu as la vie sauve), c’est à cause de moi. »
Il dit « c’est à cause de moi », et non pas « grâce à moi » et ce n’est aucunement une négligence. Quand il assume ce rôle civilisateur, l’homme blanc ne désire pas absolument que son travail ait des conséquences positives sur les autres races, mais ce qu’il fait porte cependant la marque de sa civilisation et du progrès. Je ne dis pas que l’homme blanc exagère mais, de toute façon, il néglige quelque chose de très important : que le monde a évolué et, surtout, qu’il évoluera, que le sens de cette évolution reste imprévisible et qu’un prophète ne peut qu’en dénicher certaines directions. Pour le monde moderne, le Prophète n’existe plus, il n’y a que des prophètes aux pouvoirs amoindris.
Malik continuera de sortir et de ramifier son réseau parallèle. D’abord, il « travaille pour sa gueule » pour rejoindre finalement l’autre camp, celui des musulmans. Il n’est pas sanguinaire mais, de toute façon, s’est endurci et veut se venger contre Luciani de toutes les humiliations qu’il a dû subir. Il trahit le vieux mafieux et applique même le principe, très profitable d’ailleurs, suivant lequel les ennemis de mes ennemis sont mes amis : il donne la vie sauve à deux mafieux opposés à Luciani, malgré les ordres du vieux loup que Malik ne redoute plus.
Un moment significatif, c’est l’embarquement pour Marseille, où il voyage au nom de Luciani qu’il trahit. C’est pour la première fois qu’il vole et la première fois qu’il voit la mer. Il s’en réjouit et sa joie garde encore quelque chose de virginal. Quel grand acteur ce jeune Tahar Rahim, un comédien inépuisable aux possibilités étonnantes, un réservoir de nuances, très intelligent et bien sympa !
A Marseille, il collabore avec les musulmans, ennemis des Corses, et connaît un parent de Reyeb, sa victime, qu’il n’a aucunement voulu tuer. Les choses s’arrangent et il est invité à prendre un bain de mer. Malik reste prudent devant cet énorme félin qu’est la mer et ne fait que trempette. Il y a quelques gros plans avec la mer surprise dans son épaisseur avec ses « entrailles de raisin », comme dit le poète. Tout dans ce film est épais et dense, bien que la construction demeure rigoureuse. D’ailleurs la rigueur augmente l’épaisseur.
Cette ville de Marseille ouverte à tous les vents, à tous les astres, à tous les bougres, à toutes les affaires et à toutes les intrigues m’évoque une fois de plus Edmond Dantès, le héros d’Alexandre Dumas, de la même race et au destin similaire que Malik El Djebena. L’archipel du Frioul est propriété de la ville de Marseille depuis 1971. If, c’est la plus petite île de l’archipel, faisant face à Marseille. Sur l’îlot d’If se trouve la forteresse où Edmond Dantès, durant 14 ans, a dû tout apprendre sur la vie, sur les hommes, sur la fortune, sur la manière dont on peut se constituer un réseau et d’où il est sorti endurci et prêt à se venger.
C’est ainsi qu’on peut « creuser un tunnel » entre les deux prisons,à travers le temps, entre Edmond Dantès et Malik.


IV. LA CHUTE DU MAGICIEN


Les taulards sont tous dans la cour de la prison. Ils sont relâchés ; ils semblent prendre du soleil. Malik, toujours gaillard, se trouve dans le groupe des musulmans. Il ne va pas rejoindre Luciani sur le banc qui était le leur, bien que le vieux loup lui fasse, à maintes reprises, signe de tête de s’approcher. L’Arabe feint de ne pas y être. Luciani perd patience, se lève et, de sa démarche chaloupée, se dirige vers le groupe des musulmans. Juste à mi-chemin, deux Arabes lui coupent la route et le frappent violemment. C’est une véritable joute entre Malik et Luciani qui finit par la défaite du mâle dominant et l’arrivée au pouvoir du jeune mâle. Le soleil brille pour tout le monde... Le vieux loup hésite un peu, comprend qu’il n’a plus de chance et jette l’éponge. On le voit regagner bredouille son banc.
Comme d’habitude, les gardiens français n’ont rien vu.
Ainsi va le monde.


V. LA SORTIE


Les six ans sont passés. Malik est maintenant un homme véritable, un vrai leader, le chef d’un réseau qui lui apporte beaucoup d’argent, conscient de son intelligence, de sa ruse, de sa force. Mais, par rapport à Luciani, il n’est ni sanguinaire, ni rude, bien au contraire, il a le culte de l’amitié et on le voit capable de tendresse envers un enfant, ou une femme. Son ami Ryad est mort, rongé par une maladie impitoyable ; mais il n’a pas posé sa chique avant de « léguer » sa femme, Djamila, et son bébé à Malik, pour qu’ils soient vraiment protégés.
Djamila l’attend aux portes de la prison, l’enfant dans ses bras. Malik les rejoint. Ils ont l’air joyeux. C’est l’image de la famille heureuse. Mais on voit, derrière eux, des voitures qui semblent les filer. Cela peut donner lieu à plusieurs interprétations. Je n’en ferai pas une liste. Je crois que le cinéaste a voulu suggérer qu’il n’y a pas de rupture entre la prison et la société libre, entre « dedans » et « dehors », que la saga de Malik, née dans la prison, allait continuer, que la taule n’avait constitué que sa première étape.
Eh bien, on attend avec impatience la suite. Parfois, il est bon de se laisser enfermer.