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duminică, 14 octombrie 2018

L'INTERVIEW FRANCOPHONE


                                       

            La sfârșitul anului școlar trecut, una dintre elevele mele de la clasa a XI-a C din Colegiul Național Mihai Viteazul mi-a luat un interviu pentru revista în limba franceză a liceului - Accents francophones - pe care o găsiți și pe site-ul  CNMV, la Actualizare site → Materiale. Cum acolo nu a putut apărea tot interviul, fiind mai lung, și cum eu vreau să le ofer elevilor mei toate răspunsurile la toate întrebările pe care au vrut să mi le pună, reproduc și aici acest interviu, care vorbește despre felul cum o limbă și dragostea ta pentru ea, și relația ta cu ea îți pot nuanța și îmbogăți viața. 


                  - Comme vous êtes notre professeur de français, nous voudrions savoir ce qui vous a poussée à embrasser cette carrière, Madame.
                   - J'étais très passionnée pour la lecture et pour l'étude des langues et j'ai voulu d'abord continuer et approfondir cette étude, malgré les conseils de ceux qui me recommandaient instamment de suivre les cours de la faculté de médecine ou de faire des études de droit. Mais j'ai décidé finalement de devenir professeur et je ne le regrette pas, parce que toute carrière a des hauts et des bas et chaque métier a sa beauté et ses inconvénients. Maintenant, je considère que l'enseignement a fait partie de mon destin. Et puis le professorat est beau, attendu qu'il vous met en contact avec des jeunes de plusieurs générations et cela, c'est un spectacle fascinant: on a l'impression d'entrevoir le parcours du monde, de le deviner en quelque sorte, on a la possibilité de s'adapter continûment à cette évolution, d'y participer, de corriger un peu ce parcours, de l'enrichir.
                  - Et vos passe-temps? À quoi aimez-vous passer votre temps libre?
                - J'aime faire des excursions, je raffole des musées et des spectacles. Pour moi, un musée est vivant, il abrite des traces et ces traces aboutissent quelque part, nous révèlent quelque chose, éclairent le passé, nous aident à nous éclaircir nous-mêmes. Un musée nous enrichit. Napoléon I-er a enrichi la France en faisant du Louvre le plus grand musée du monde, vu que Napoléon imposait aux peuples conquis un tribut d'œuvres d'art. Je raffole également des cathédrales et des monastères. En France, mon premier coud de foudre a été avec une cathédrale; c'était celle d'Amiens: blanche, massive, d'une beauté unique, impossible à reproduire, un vrai <<rêve de pierre>>, comme dit Mallarmé. Je me suis sentie tomber d'émotion. En Grèce, j'ai beaucoup aimé les monastères perchés des Météores. Les moines grecs ont su faire s'épanouir les rochers. Ces couvents renferment la définition concentrée de la civilisation: de la pierre modelée, ciselée, métamorphosée ou, autrement dit, le devenir du rocher. En Roumanie, j'aime le Nord de la Moldavie avec ses monastères qui se dressent derrière les collines, parmi les bois, et qui disent l'histoire d'Etienne le Grand et de tous les Roumains.
            J'aime encore écouter de la musique classique, voir des films, aller au théâtre; j'aime lire. Je pense qu'un bon livre vous console des aventures que vous n'avez pas vécues. Les bibliothèques, les livres sont ce qui reste après nous, c'est le marc de la vie. La lecture nous apprend à faire le marc... des livres.
                  - Comment est-ce que vous avez découvert votre passion pour le français?
                  - J'étais petite et j'avais appris à l'école une chanson française qui nous faisait connaître que <<Sur un chemin, j'ai rencontré/La fille du coupeur de paille/Sur un chemin, j'ai rencontré/La fille du coupeur de blé./Oui, oui, j'ai rencontré/La fille du coupeur de paille...>>
            La chanson débordait d'enthousiasme et j'ai compris, toute petite que j'étais, que le narrateur était tombé amoureux de la fille du coupeur de blé. J'ai alors découvert que s'il n'y avait pas d'enthousiasme, il n'y avait pas d'amour... L'histoire de mon commerce avec le français est une histoire d'amour et j'aime enseigner cette langue et écrire en français (j'ai même un blog en français) justement pour faire continuer cette histoire. L'amour, c'est la vie.
                  - Et alors lequel serait le plus beau moment de votre carrière?
                  - J'étais avec les élèves de la XII-è, d'un lycée bilingue. Ils allaient sous peu de temps finir leurs études lycéales et c'était le jour où ils faisaient leurs adieux à leurs enseignants. Ils s'étaient proposé d'apprécier l'activité de chaque professeur par une citation et, comme ils savaient que j'aimais énormément Malraux, mon activité a été évaluée par une phrase prononcée par Picasso et puisée dans les Antimémoires de Malraux: j'étais donc un professeur de la catégorie <<Je ne cherche pas, je trouve.>>
            Cette citation m'a fait honneur, même si je l'ai trouvée un peu exagérée. À bien réfléchir, elle est valable pour l'art où il ne faut pas chercher; tout ce qu'il faut à l'artiste se trouve parmi ses ressources innées, se trouve dans sa tête qui n'a d'égales que ses mains.
                  - Et le moment le plus amusant?
                 - C'était une classe de français, toujours avec des élèves de la XII-è; des élèves de ce lycée. Je leur enseignais la Francophonie et leur parlais des pays francophones d'Afrique et de la Guerre d'Algérie (1954-1962). En général, ils faisaient attention et me posaient des questions pour s'éclaircir. Je leur répondais de bon cœur et j'étais très animée. C'était un bon moment de la journée. Soudainement, une élève a levé le doigt. J'ai cru qu'elle voulait me poser une question et, très volontiers, je lui ai dit: <<Oui, mon enfant.>>
            Et, mon élève de conclure:
            "Profa, s-a sunat."
                  - Voulez-vous définir la France en quelques phrases?
                 - Pour moi, la France, c'est la langue française. Le français est une voie de communication, un espoir, une partie de moi-même. Je ne pourrais pas m'en passer. Pour moi, la France, c'est ses grands architectes qui ont su soumettre la nature pour en faire de l'art.
            En outre, la France s'identifie pour moi à la littérature française: à Racine et Molière, à Baudelaire, Verlaine, Rimbaud et Mallarmé, les poètes célébrés par Debussy, le compositeur de l'année 2018, quand nous fêtons 100 de Debussy (1862-1918), 100 d'impressionnisme musical. Si Mallarmé a écrit L'Après-midi d'un faune, Debussy lui a attaché son Prélude... Je pense également à Marcel Proust, à Ionesco et Beckett, à Malraux, Gide, Sartre et Camus, à Simone de Beauvoir et Marguerite Yourcenar, à Makine et Houellebecq. La France est aussi une tache de couleur; et je pense alors aux peintres classiques - Nicolas Poussin -, romantiques - Eugène Delacroix - et surtout aux impressionnistes dont Monet et Renoir m'ont émerveillée quand je les ai vus en original au Musée d'Orsay.
             - Si vous pouviez faire changer le système d'enseignement en Roumanie, vous proposeriez quoi?
              - Quand j'étais plus jeune, j'aurais tout changé. Du tout au tout. Heureusement, le temps est passé, j'ai vielli et je suis devenue plus sage... D'autre part, le système a beaucoup changé; il a été plusieurs fois renouvelé. On a de nouveaux programmes et aux examens l'accent porte sur la production de sens et non pas sur la simple reproduction, ce qui est bien.
            Encore, l'enseignement roumain aurait-il besoin de plus de sérieux en général, d'un baccalauréat différencié - il faudrait faire une différence nette entre les lycées théoriques et les lycées techniques pour ce qui est des programmes d'enseignement et des sujets au bac.
            Il faudrait que le nombre des universités privées diminue parce que cela implique des diplômes achetés et l'Université n'est pas une boutique. Tout ne peut pas être acheté. En France il y a des lycées privés célèbres, mais pas d'universités. Il y a eu, à un moment donné, une simple proposition à ce sujet, mais l'idée a été réfutée à la suite d'amples manifestations de protestation. Il nous faudrait plus de sérieux et d'honnêteté. Le bac, lui aussi, devrait être plus sérieux et plus sévère, pas absolument qu'en France où le bac était un examen extrêmement difficile et complexe. Le baccalauréat y est considéré la condition principale pour accéder à l'enseignement supérieur, étant envisagé comme le premier grade universitaire. En 1970-1985, seulement 65-70% des Français passaient leur bac. Des années auparavant, la situation était encore plus sombre: seulement 50% des Français réussissaient à avoir leur bac. Mais les choses ont évolué et cet examen est devenu plus accessible. À partir de 2012, 90% des Français ont leur bac.
            En outre, je reproche au système d'enseignement une certaine idéologie communautaire qui a fait que l'étude de l'histoire - matière d'étude fondatrice de la culture générale - diminue considérablement.
                  - Quels sont vos livres et vos films préférés?
                  - Mon philosophe préféré est Nietzsche et mon livre-fétiche est La Naissance de la Tragédie. Mon écrivain préféré reste André Malraux par son œuvre, sa vie, ses Antimémoires, son agir - combattant, l'arme à la main, dans la Guerre civile d'Espagne, du côté des Républicains, membre actif de la Résistance française pendant la Seconde Guerre Mondiale, l'un des 4 présidents du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, le Président de la Ligue Mondiale contre l'Antisémitisme, le Ministre de la Culture sous Charles de Gaulle, le plus brillant et énergique Ministre de la Culture qui ait jamais existé.
            J'adore voir des films. Je ne peux pas entrer en détails. Je dirai seulement que j'adore Martin Scorsese, surtout celui de Raging Bull, de La Dernière Tentation du Christ et de La Valse des Pantins (The King of Comedy). Je me passionne également pour le cinéma danois et scandinave. Pour moi, un film fait par un réalisateur danois ou norvégien, célèbre ou non, ne peut être que très bon. Je le sais d'avance parce que, vous savez, j'ai de l'expérience.
                - Si vous n'étiez pas devenue professeur, quel métier auriez-vous préféré?
                - Mon grand-père - que la terre lui soit légère - en me voyant si studieuse insistait toujours pour que j'étudie la médecine. Moi, j'avais trop d'imagination pour un métier si précis. J'ai suivi ma soif au lieu de prêter l'oreille aux conseils de mon grand-père que j'aimais et qui m'aimait. Ai-je fait bien ou non?  Est-il bon de suivre sa soif? La question reste ouverte.
            De toute façon, chacun de nous est <<une colonie d'individus>> (Aldous Huxley) et c'est nous qui choisissons lequel de ces individus sera l'emblème de la colonie. On n'est pas l'homme d'une seule option. Et puis il faut faire attention également à l'importance que la société prête à un certain métier. N'oublions pas qu'on vit par les yeux des autres.

                        Propos recueillis par Bianca Sertov - la XI-è C, CNMV, Bucuresti
                       

duminică, 16 septembrie 2012

Georges Méliès et le fabuleux destin de la caméra


        Georges Méliès et le fabuleux destin du septième art



Martin Scorsese est un cinéaste dont le génie n’a d’égal que la générosité. Mon amour du cinéma, je le dois, en grande partie, à Scorsese. Ses films m’ont depuis toujours rendue plus confiante et plus riche. Je l’aime surtout pour m’avoir donné Raging Bull en 1980, La Dernière Tentation du Christ en 1988, The King of Comedy (La Valse des pantins) en 1983, New York, New York, en 1977, Shutter Island en 2010 et pour… Robert de Niro, son acteur fétiche et le mien.
Un véritable génie n’est jamais égoïste. Sa pensée et son rayon d’action sont tellement vastes que, s’il travaillait contre les territoires des autres, qu’il contient d’ailleurs, il finirait par travailler contre lui-même; sa générosité est implicite et inévitable.
Ce n’est pas par hasard que Martin Scorsese s’est tellement impliqué dans la restauration du patrimoine cinématographique américain et mondial.
Ce n’est pas par hasard qu’en 1990 Scorsese avec George Lucas, Stanley Kubrick, Steven Spielberg et Clint Eastwood créent la Film Foundation qui a pour but de restaurer et préserver le patrimoine cinématographique des Etats-Unis.
En 1992, Scorsese met sur pied la fondation dont le nom est infiniment inspiré Martin Scorsese Presents, qui restaure et exploite les grands classiques du cinéma mondial.
En 2007, le cinéaste donne vie à la très connue World Cinema Foundation consacrée à la restauration et à la préservation des films du patrimoine cinématographique mondial.
En 2011, il fait sortir le film Hugo Cabret, consacré à la personnalité du cinéaste français Georges Méliès (1861-1938) et destiné à célébrer le 150-è anniversaire de la naissance du premier cinéaste du monde.
Ce film a eu, à l’Oscar 2012, le plus de nominations - onze, dont cinq sont devenues des récompenses: l’Oscar de la Meilleure Photographie (Robert Richardson), des Meilleurs Décors (Dante Ferretti et Francesca Lo Schiavo), du Meilleur Son (Philip Stockton et Eugene Gearty), du Meilleur Mixage Son (Tom Fleischmann et John Midgley) et, last but not least, l’Oscar des Meilleurs Effets Spéciaux (Rob Legato, Joss Williams, Ben Grossman et Alex Henning). Ce dernier prix est très important pour nous, attendu que Georges Méliès est considéré le père des effets spéciaux.
Hugo Cabret a encore été sélectionné à l’Oscar pour le Meilleur Film, le Meilleur Réalisateur (Martin Scorsese), le Meilleur Scénario (John Logan), les Meilleurs Costumes (Sandy Powell), le Meilleur Montage (Thelma Schoomaker) et la Meilleure Musique (Howard Shore).

I. “Ca te dirait”, l’histoire de Méliès?

Georges Méliès fut un homme très doué, curieux, adroit et débrouillard, qui raffolait du nouveau. Il naquit en 1861, dans la famille de Jean-Louis Méliès, un fabricant de chaussures de luxe. C’est dans l’entreprise de son père qu’il apprit et exerça le métier de mécanicien. Ce fut son premier et dernier métier. Plus tard, on le retrouve journaliste et caricaturiste au journal satirique “La Griffe”, dont le rédacteur en chef était son cousin, Adolphe Méliès.
Mais il a l’esprit d’entreprise et en 1888 achète à la veuve Léonie Robert-Houdin le Théâtre de Magie où il va monter des spectacles de prestidigitation et de “grandes illusions”. L’affaire tourne rond d’autant plus qu’il récupère une dizaine d’automates construits par Robert-Houdin, l’ancien directeur du théâtre, qui est évoqué dans le film aussi, par René Tabard (Michael Stuhlbarg), comme un mentor de Méliès. Ce dernier allait construire son propre automate où “ j’avais mis tout mon cœur et toute mon âme”, ainsi qu’il avoue dans le film.
En 1895, le 28 décembre, il est invité par les frères Lumière à la première projection publique de cinéma. C’est là, boulevard des Capucines, à Paris, que prend corps, au sens propre du terme, un rêve.
Et Georges Méliès, celui du film, incarné par Ben Kingsley, de raconter:
“J’ai demandé aux frères Lumière de me vendre une caméra. Ils ont refusé. J’ai fini par construire ma propre caméra.”
Il aimait bricoler, fabriquer des automates, des caméras et – vers la fin de sa vie - … des jouets mécaniques qu’il vendait dans la gare Montparnasse pour gagner son pain.
Maintenant, muni de sa caméra, il fonde sa propre société de production – la Star Film, un nom qui montre son sens de l’avenir.
Mais, pour l’instant, Méliès ne tournait que des scènes de la vie quotidienne. Il arrive à monter des fictions grâce à une découverte tout-à-fait inattendue, due au hasard: alors qu’il filmait un omnibus, la manivelle s’est bloquée pendant une minute, si bien que, lors du visionnage, l’omnibus se transforma en… corbillard. C’est à ce moment-là qu’arrivèrent au monde du cinéma les effets spéciaux, dus au hasard et à la curiosité d’un génie – Georges Méliès.
 Vous vous étonnerez d’apprendre quels trucages on lui doit. A part le trompe-l’œil et les arrêts de caméra, il est le découvreur des surimpressions et du fondu enchaîné, cette technique cinématographique très utilisée depuis Méliès à nos jours, qui joue sur la luminosité et qui satisfaisait pleinement son goût des transformations et sa curiosité pullulante. Il avait l’esprit large et très libre de celui qui construit, au sens propre du terme, des rêves. Chez lui, une image débouche sur une autre et l’aventure continue et elle doit continuer pour que ce soit une aventure au sens propre du terme.
L’aventure commence en 1897, à sa propriété de Montreuil, où il crée le premier studio de cinéma en France, “un château enchanté”, comme dit René Tabard dans le film de Scorsese. Le château, que vous avez vu dans le film, mesure 17 mètres sur 66 et sa toiture vitrée, à six mètres du sol, le transforme dans “ un palais de verre” – “Il faut y mettre du panache”, comme dit Hugo (Asa Buterrfield). “Le mage de Montreuil” développe aussi un atelier de “coloriage manuel des films”. Il est un vrai mage, c’est-à-dire producteur, réalisateur, scénariste, décorateur, machiniste et acteur à la fois. C’est ainsi qu’il a réalisé plus de 500 courts métrages. Son meilleur film –Le Voyage dans la Lune (1902) – est commenté dans Hugo Cabret. Ce film qui dure 16 minutes est la première adaptation pour le cinéma du roman de Jules Verne De la Terre à la Lune. Hugo évoque les premiers souvenirs cinématographiques de son père, interprété par Jude Law: “Il est entré dans une salle et sur un écran blanc il a vu une fusée entrer dans l’œil de la lune.”
Magnifique, vraiment magnifique!
En 1913 il tourna son dernier film. Après… c’est la guerre. Pendant la Grande Guerre et surtout après, les gens n’avaient plus l’esprit à regarder des films féeriques. Un grand drame et un grand changement venaient de marquer le visage du monde. Ses yeux vides et désabusés n’étaient plus propres à l’émerveillement. Au milieu de ce monde en quête d’un autre sens de l’existence, qui ne voulait plus de lui, Méliès se retrouve comme “un jouet mécanique sans ressort.” C’est la déprime totale. Madeleine Malthête Méliès, la petite fille de Georges, nous raconte ce drame: “Toutes les caisses contenant les films furent vendus à des marchands forains et disparurent. Méliès lui-même, dans un moment de colère, brûla son stock de Montreuil.” Il reprend son premier métier, celui de mécanicien. En 1925, il rencontre une de ses actrices favorites, Jeanne d’Alcy, qui tenait une boutique de jouets et de sucreries dans la gare Montparnasse. Il l’épouse en secondes noces et se met à créer des jouets mécaniques qu’il vendait dans la gare dans une échoppe signalée par l’enseigne “Confiserie et Jouets” que vous avez pu remarquer dans le film. C’est dans cette gare Montparnasse qu’il est retrouvé par Léon Druhot, le directeur de “Ciné-Journal”, qui le fait sortir de l’oubli.
En 1932, lui et son épouse sont placés au château d’Orly, maison de retraite de la Mutuelle du cinéma. Il meurt en 1938 à un hôpital de Paris, une année avant l'éclatement du Second Drame Mondial et le plus affreux.

II. La filmographie de Georges Méliès et les mythes obsédants du cinéma

Vous vous étonnerez de voir combien des mythes du cinéma vous allez retrouver dans la filmographie de Méliès. On dirait que la plupart des films qui ont émerveillé notre enfance et notre vie ne sont que des remakes des fictions de Méliès. N’hésitez donc pas à jeter un coup d’œil sur la sélection que j’ai faite pour vous; le jeu en vaut bien la chandelle:
Faust et Marguerite (1897)
La Damnation de Faust (1898)
La Tentation de Saint Antoine (1898)
Cendrillon (1899)
Cléopatre (1899)
L’Affaire Dreyfus (1899)
L’homme-orchestre (1900)
Barbe-Bleue (1901)
Le Voyage de Gulliver à Lilliput et chez les géants (1902)
Le Voyage dans la lune (1902)
Le Revenant (1903)
Le Royaume des Fées (1903)
La Lanterne magique (1903)
Le Juif errant (1904)
Le Palais des Mille et Une Nuits (1905)
La Prophétesse de Thèbes (1907)
Vingt mille lieues sous les mers (1907)
Tartarin de Tarascon (1908)
Le Rêve d’un fumeur d’opium (1908)
Le Mousquetaire de la Reine (1909)
Les Aventures du Baron de Münchhausen (1911)
A la Conquête du Pôle (1912)
Le Voyage de la famille Bourrichon (1913)
Vous pouvez constater à l’œil nu quelle intuition des grands thèmes du cinéma il a eue!

III. Dans le Ventre de la Gare

Pénétrons maintenant dans le ventre de la gare Montparnasse où les personnages s’observent réciproquement tout en tâchant de se connaître et de s’entraider. Le garçon Hugo épie le vieillard Méliès et vice versa. Mademoiselle Isabelle, la filleule de Méliès, (Chloë Moretz) observe amoureusement le petit Hugo et essaye de l’aider; Hugo en est touché. L’inspecteur (bancal) de la gare (Sacha Baron Cohen) guette d’une certaine manière Lisette, la fleuriste, (Emily Mortimer) et lui fait la cour à sa manière. Il épie également Hugo, qu’il prend pour un vagabond voleur; il a de bonnes intentions, il veut lui offrir la sécurité, celle d’un orphelinat. Lui aussi avait été élevé dans un orphelinat. Sa pensée est très positive. Voilà sa définition de la gare: “On vient ici pour monter dans le train ou bien pour descendre ou pour travailler dans des échoppes.” Il n’arrive pas à saisir la poésie de la gare bien qu’il y passe son temps du matin au soir: “Assez de poésie pour aujourd’hui!” Il a fait la guerre d’où il est revenu boiteux. Mais, quand il voit Lisette, il en est ému. Lisette et ses fleurs sont tout ce qu’il a vu de plus beau de sa vie.
Mais la gare n’est pas faite seulement de trains, de voyageurs et de ceux qui y travaillent. Il y a encore quelque chose que le flic s’ingénie à saisir mais qui lui échappe chaque fois: c’est le territoire de Hugo, ce sont les horloges qui mesurent le temps et l’enfant a appris de son oncle (Ray Winstone) que “le temps, c’est tout.” C’est peut-être la meilleure définition du temps. Mesurer le temps devient quelque chose de très important, la tour des horloges apparaît comme un royaume et le petit Hugo devient le vrai maître de Montparnasse. Ce ventre opulent de la gare avec ses voyageurs, ses travailleurs, ses inspecteurs, ses vagabonds, les petits chiens des dames, ses horloges et surtout sa mécanique justifie la 3D dont Scorsese use pour la première fois.
Et François Guillaume Lorrain de continuer:
“Voici une 3D parfaitement justifiée puisqu’elle nous plonge dans le ventre matriciel de la gare, de ses horloges et de ses mécanismes.”
Le film nous fait voir des rouages d’horloges géantes qui évoquent les mécanismes qui rendent possible l’image filmée.
Ce film est l’adaptation du roman illustré L’Invention de Hugo Cabret de Brian Selznick, qui renferme dans l’histoire de Hugo Cabret – ce  petit enfant, amoureux du cinéma, qui s’occupe à ce que les horloges continuent à montrer l’heure – la  vie de Georges Méliès. C’est une mise en abîme dont use Scorsese aussi. C’est une autre manière de descendre “dans le ventre matriciel de la gare” et dans le temps, là où nous assistons à la naissance du cinéma.On a l’impression que la 3D enfante des choses, des personnes et des chiens qui courent et aboient à travers la gare.
J’ai dit que Hugo épiait le vieillard et vice versa. Le garçon imagine le monde “comme une grande machine” et “les machines n’ont pas de pièces superflues. Alors, je ne peux pas être une pièce superflue. Je dois être ici pour une bonne raison.”
Il hérite de son père, qui est mort dans un incendie, un automate, sans en détenir la clef qui pourrait le faire fonctionner et cela l’afflige, attendu que “ces machines font ce qu’elles sont censées faire… C’est peut-être pour ça que les machines cassées me rendent si triste, elles ne peuvent plus faire ce qu’elles sont censées faire. C’est peut-être pareil avec les gens.”
Quand il se lie d’amitié avec Isabelle, il découvre au cou de la fille la clef en forme de cœur de l’automate. Il se hâte à lui présenter la machine:
“- C’est un automate. Je crois qu’il attend.
  -Il attend quoi?
  -De fonctionner à nouveau.”
Ce film est plein de correspondances. L’automate, de même que le vieillard représentent le monde passé, mais, quelque part, il existe une clef qui pourrait les faire “fonctionner à nouveau”, parce que le monde serait trop pauvre sans eux. Heureusement, il y a des passionnés pour la technique, comme il y a des passionnés pour le cinéma, qui sont prêts à consacrer toute leur vie à la recherche de la clef. Sans passion, notre vie aurait la froideur répugnante d’un orphelinat. Sans passion, nous serions comme des orphelins incapables de se constituer une famille spirituelle. Sans passion, il n’y a pas de culture authentique et pas de vie. Ce n’est pas par hasard que Hugo est orphelin, d’abord de sa mère et puis de son père. Son amour du cinéma, qu’il héritait de son père,  vient le consoler: “Le cinéma, c’était notre monde à part. On pouvait y aller voir un film et maman nous manquait un peu moins.” Isabelle est, elle aussi, orpheline. Son amour des livres remplit sa vie et la console du fait de n’avoir pas la permission d’aller au cinéma. Son papy Georges le lui avait interdit. L’inspecteur de police est un autre orphelin dans ce film. Malheureusement, il n’a pas l’habitude de fréquenter le cinéma ou la poésie et alors seulement Lisette et ses fleurs peuvent le consoler.
A propos de l’automate,  dans les machines, les hommes investissent leur passion, leur extravagance et leur sens de l’avenir. Le cinéma n’est que l’effet de la passion humaine pour la lumière et le mouvement.
Le garçon veut réparer le vieillard – “On pourrait le réparer” –, veut le faire “fonctionner à nouveau”, comme à l’époque où il allait au cinéma avec son père voir des films. Et il aboutit.
Scorsese veut redonner vie à Méliès. Et il aboutit aussi. Il y a eu des critiques qui ont dit que ce film n’avait pas d’émotion. Pour vivre l’émotion, il faut être capable de passion. Autrement, il serait très difficile, sinon impossible de ressusciter un monde évanoui qui a un besoin désespéré de se retrouver “dans de bonnes mains”, comme dit Monsieur Labisse, le libraire (Christopher Lee).
Et Martin Scorsese de conclure:








“Plus on avançait dans le film, plus on me disait: “Mais c’est toi!” Je n’y prêtais guère attention, tout ce que je voulais, c’était travailler avec les acteurs et raconter cette histoire. Mais au moment de terminer le montage, il n’y avait plus aucun doute: “Hugo, c’est moi.”