miercuri, 15 august 2012

L'Usurpation d'identité









                                       L’Usurpation d’identité



Depuis sa sortie en 1982, le film Le Retour de Martin Guerre ne cesse de hanter l’esprit des spectateurs. Son réalisateur, Daniel Vigne, promet “une pure et vraie histoire” qui “commença par un dimanche doux”, en1542, à Artigat, dans le comté de Foix, au temps de François I-er.
Aimes-tu les films historiques, cher lecteur?
Moi, j’en raffole.
Tu seras gagné dès le début par les décors (Alain Nègre) et la photographie (André Neau) inspirés par les Bruegel et les frères Le Nain.
Ce qui me plaît dans un film historique est le récit qui est vrai et animé par des personnages exprimant une individualité et des passions débridées, renfermées dans un cadre historique rigoureux, marqué par des événements bien datés, plus ou moins prévisibles, et travaillées par des mentalités allant à l’encontre des psychologies individuelles, pour forger ainsi une psychologie collective. C’est tout un monde qui renaît sous nos yeux curieux, dévorants et émerveillés.
Ce film est une adaptation du roman de Natalie Zemon Davis – historienne américaine, spécialiste de l’histoire sociale et culturelle de la France des XVI-è et XVII-è siècles. En tant qu’historienne, elle s’est inspirée d’un récit écrit au XVI-è siècle par un grand jurisconsulte, professeur de droit à Toulouse, humaniste et traducteur de Pic de la Mirandole – Jean de Coras – qui sera personnage dans ce film. Ce magistrat, admirablement incarné par Roger Planchon, essaie de deviner les mobiles psychologiques des actions et des silences humains et pense qu’ “il vaudra mieux pardonner à un coupable que d’accuser un innocent.”
Nous reconnaissons là la philosophie humaniste de la Renaissance, infiniment différente de la conception médiévale. Dans ce film, Moyen Age et Renaissance s’entrecroisent et tantôt l’un, tantôt l’autre arrive à dominer la scène et à imposer ses règles et son profil.
Le scénario du film est signé par Jean-Claude Carrière - historien de formation (encore un historien), dramaturge et scénariste, qui a travaillé pour le cinéma avec Luis Buñuel, Louis Malle, Miloš Forman et pour le théâtre avec Peter Brook – et par Daniel Vigne.
En 1983, à la cérémonie des prix César, ce film a eu le César du meilleur scénario, du meilleur décor (Alain Nègre) et de la meilleure musique (Michel Portal).
Lors du tournage de ce film Daniel Vigne n’était pas à sa dernière aventure historique. Il y reviendra en 2002 avec L’Enfant des Lumières, un feuilleton TV, toujours avec Nathalie Baye dans le rôle principal, et en 2006 avec Jean de La Fontaine.
A propos du Retour de Martin Guerre, nous voulons signaler un remake aussi: le film américain Sommersby (1993) de Jon Amiel, avec Richard Gere et Jodie Foster, où Jack Sommersby revient dans son village natal après la Guerre de Sécession.
Mais dans notre film à nous, le Français Martin Guerre est le fils de Mathurin et de Brigitte qui ont eu cinq enfants: Martin et quatre filles. Ils sont aisés et exploitent un domaine assez grand. Martin sera le riche héritier de cette famille, mais sa situation est plus difficile qu’on ne l’aurait cru: étant le seul garçon de la famille, il est le seul à pouvoir assurer une descendance. La famille ne pouvait pas compter sur d’autres frères. Aussi est-il marié si vite, à un âge assez tendre, pour que l’affaire soit résolue sans faute. Sa promise, belle et jeune, descend, normalement, d’une famille aisée – les mariages étaient presque toutes les fois arrangés – et, comme toutes les filles, elle était sexuellement plus précoce que lui. Le pauvre garçon, pour surcroît de malheur, a eu un père très autoritaire (“Tant que je suis vivant, ici c’est moi le maître!”), ce qui l’a presque émasculé. Voilà pourquoi, à l’église, lorsque la mariée prononce la phrase fameuse “Moi, Bertrande, donne mon cœur à toi, Martin” et ce dernier répond, selon la coutume, “Je le reçois”, il n’a pas l’air de s’apercevoir de ce qu’il reçoit. Et quand le curé Dominique (André Chaumeau), en bénissant leur lit, lui fait savoir, en plaisantant, que “les jardinets s’arrosent la nuit”, il n’est que gêné. Et les nuits passent et Martin ne parvient toujours pas à dépuceler sa femme.
L’action du film se déroule sur deux plans: l’un, linéaire et un autre, remémoratif, reconstitué grâce à la mémoire de Bertrande de Rols (Nathalie Baye) qui est interrogée par les juges de Toulouse sur l’imposture d’Arnaud du Tilh (Gérard Depardieu), qui s’était fait passer pour Martin Guerre (Bernard-Pierre Donnadieu), son époux, vu leur ressemblance étonnante. Et l’un des juges constate que “ta mère voulait que le mariage fût rompu.” Mais Bertrande craint de rompre avec Martin, elle veut garder par-dessus tout sa condition de femme mariée. On fait appel alors à Jacquemotte (Neige Dolsky), la magicienne aveugle, pour traîter Martin de ce qu’on appelait à l’époque “le nouement de l’aiguillette”, mais le maléfice semble perdurer. Dans son livre La Peur en Occident (XIV-è – XVIII-è siècles) (1978), Jean Delumeau nous renseigne que surtout au XVI-è et XVII-è siècles, au Sud de la France, il y avait une vraie psychose collective du nouement de l’aiguillette, que beaucoup de gens étaient tellement effrayés par ce maléfice qu’ils évitaient de célébrer publiquement leur mariage à l’église et qu’ils allaient en catimini chez le curé du village voisin recevoir la bénédiction nuptiale. Même les curés partageaient cette psychose. Les nôtres – Bertrande et Martin – se sont mariés publiquement à l’église, mais maintenant tout le monde craint le nouement de l’aiguillette, même si le maléfice n’est pas nommé dans le film. A un moment donné y intervient même le curé du village qui leur applique un rituel que vous trouverez décrit en détail dans le livre de Delumeau, au chapitre intitulé Aujourd’hui et demain; maléfices et divination. C’est un rituel envisagé par Jean-Baptiste Thiers, fameux théologien et ecclésiastique du XVII-è siècle, et cité par Delumeau.
Donc, comment combattre ce maléfice?
On nous dit dans le livre que le curé attachait les deux époux à un pilier de sa grange, face à face, le pilier entre eux, et qu’il se prenait à les fustiger à coups de verges, à maintes reprises. Puis il les détachait, tout en leur donnant un morceau de pain et un pot de vin. Le lendemain, le curé constatait que ce rituel avait porté des fruits.
Tout ce que décrit J.-B. Thiers dans le livre de Delumeau vous avez pu voir dans le film de Vigne, y compris le conseil adressé par le curé aux deux époux: “Mettez-vous tous les soirs possibles à la chose!”
Et les deux “se sont mis à la chose”. Le résultat?
Bertrande a accouché d’un beau garçon et elle est maintenant une femme mariée assez contente de sa vie. Seul Martin est triste; il se sent incompris et toul le temps humilié. Il ne peut pas oublier ce qui s’est passé lors de la Chandeleur, quand il a servi de tête de Turc et les jeunes du village ont plaisanté sous les fenêtres de sa maison: “Bertrande, si tu ne peux pas dormir la nuit, change de mari!” De surcroît, son père l’humilie et le frappe devant les domestiques et Martin n’en peut plus et s’en va. Il va faire la guerre, en soldat, sous les drapeaux de n’importe qui. Son père mourra de chagrin quelques années plus tard et sa mère un an après. Bertrande va l’attendre “huit ou neuf hivers” jusqu’au jour où quelqu’un disant être Martin Guerre se présente à Artigat et tout le village le reconnaît comme tel et se réjouit de le revoir. Quant à lui, il reconnaît lui aussi presque tous les villageois.
Cela dit, si vous lisez/voyez ce film à un seul niveau, vous n’allez encore rien voir. Je vous propose une lecture à plusieurs niveaux, où les sens vont s’entrecroiser et se compléter mutuellement. Allons-y, donc!

I.                   Le Jeu des Personnages

Quelqu’un qui dit être Martin Guerre est de retour à Artigat.

Les parents, eux, ils sont tous contents d’avoir un homme de plus dans la famille. Parce qu’après le départ précipité de Martin et la mort de Mathurin, son père, la famille ne comprenait que des femmes et des enfants et était donc “en danger de ne pouvoir exploiter le domaine”, comme fait valoir Nicole Lemaître, qui, en tant qu’ historienne de la Renaissance, s’est penchée amoureusement sur les sources historiques de ce beau film. Voilà pourquoi Pierre Guerre (Maurice Barrier), le frère de Mathurin et l’oncle de Martin, se marie avec Raymonde de Rols (Rose Thiéry), la mère de Bertrande “pour assurer cette gestion et éviter la dilapidation des biens.” (N. Lemaître) D’ailleurs, aux noces de Martin et de Bertrande, Raymonde, veuve à ce moment-là, lançait des œillades désireuses à Pierre qui semblait être touché…
Aussi tous les parents reçoivent-ils bien ce prétendu Martin Guerre, en feignant de ne pas observer que celui-ci n’a pas “les lèvres pendantes” de l’autre Martin; qu’en outre il est plus costaud – “Ce que tu es devenu fort, Martin!”, s’exclame Bertrande – et plus audacieux et ils ne s’étonnent pas suffisamment qu’il sache lire et écrire. Tous les historiens des “Annales d’histoire économique et sociale” qui se penchèrent sur le Moyen Age, le XVI-è et le XVII-è siècles nous ont appris que le premier-né ou le garçon unique d’une famille n’avait aucunement besoin d’apprendre à lire et à écrire -  même les nobles écrivaient avec plein de fautes d’orthographe -  attendu qu’il devait savoir uniquement administrer le domaine qu’il héritait en entier. Pour ce qui est des frères cadets, eux, ils devaient apprendre… apprendre à lire, à écrire, à guerroyer pour réussir vraiment à se frayer un chemin dans l’administration ou dans l’armée. Les sources historiques confirment qu’Arnaud du Tilh était originaire de Tilh, en Picardie, et qu’il était le cadet d’une famille. Il est parti faire la guerre en France et en Espagne et le voici maintenant las de tout ce qu’il a fait et a vu: “L’Espagne, c’est sec... (...) Paris est grand et il y a du monde partout.” Pendant ces années de guerre, il se lie d’amitié avec Martin qui lui parle de sa famille d’Artigat qu’il avait quittée, de sa femme, Bertrande, de ses parents, de ses domestiques, de villageois. Comme il est avide d’avoir une famille et un domaine, l’imagination d’Arnaud s’enflamme et l’aide à graver tout dans sa mémoire. Déjà les Guerre sont devenus sa famille qu’il aurait aimée et protégée plus que l’autre ne l’avait  fait. Qui plus est, Martin aurait dit une fois à Arnaud qu’il ne voulait plus rentrer. Arnaud évoque cela au procès et l’autre ne le contredit pas. Quand, revenant de la guerre, il se rencontre avec des camarades qui le prennent pour Martin, sa décision est prise: il s’acheminera vers Artigat où essayera de se faire passer pour Martin Guerre.
Pierre et Raymonde, quant à eux, ils se doutèrent de prime abord qu’il n’était pas Martin Guerre. Mais Raymonde ne voulait pas gâter le bonheur de sa fille et Pierre était heureux de partager les responsabilités avec un autre homme. Et puis Arnaud, en opposition avec le vrai Martin, était communicatif, désinvolte et sympathique; les hommes l’acceptaient facilement et les femmes, elles, en étaient ravies.
Mais Bertrande? C’est une bonne question, je crois.
Elle était la première à s’apercevoir de ce qu’il était ou non le vrai Martin.
Mais Bertrande oscille entre la vérité et le mensonge et pour cause! Arnaud sait parler, faire des compliments, en plus, il est virile et ne boude pas à la besogne. Quand le juge Jean de Coras lui demande carrément: “Ton désir d’homme, il l’a satisfait? Vous vous êtes aimés?”, elle répond, non sans nostalgie: “Oui.” Bertrande est parfaitement consciente qu’elle doit à cet homme errant les meilleures années de sa vie, que son arrivée à Artigat lui a fait connaître les joies du mariage et la vraie satisfaction, que, sans lui, sa vie aurait été gâtée.
En outre, il a fait ce que l’autre, le vrai Martin, n’a pas été à même de faire: c’est Arnaud  qui a pris soin de la famille, tandis que l’autre l’a plaquée, c’est Arnaud qui a travaillé les terres, c’est Arnaud qui a élevé le fils de Martin, Sanxi, qui au procès le reconnaît et l’indique, à juste titre, comme son père, c’est Arnaud qui a rendu heureuse et qui a satisfait la femme de Martin, en lui donnant encore deux enfants.
Qui est le vrai père?
Celui qui a abandonné sa famille et revient, comme par hasard, après douze ans ou l’autre qui a voulu avoir cette famille et qui a boulonné pour l’entretenir et la voir contente?
Quand, finalement, Arnaud meurt pendu et brûlé, condamné pour imposture et usurpation d’identité, les larmes qui jaillissent des yeux de Bertrande sont des larmes d’amour, de reconnaissance et de regret: c’est tout son bonheur qui meurt avec lui. Le vrai Martin est là pour la protéger. Il semble avoir l’envie de le faire. Mais sera-t-il aussi doué que l’autre?
Mais vous me demanderez ce qui s’était passé et pourquoi ce procès.
Eh bien, après le retour de Martin Guerre qui était en fait Arnaud du Tilh, l’affaire tournait rond et tout le monde était content. La faute est à Arnaud, à sa cupidité, à son imprudence, vu sa situation d’imposteur. En bref, Arnaud demande à Pierre de lui remettre l’argent – l’argent est mauvais conseiller – pour ce que son domaine a rapporté durant les neuf années de son absence. La loi est de son côté et il peut réclamer cela. Oui, mais ce n’est pas sage. Il est normal de demander son droit, mais il n’est pas sage de réclamer l’oncle Pierre, vu que c’est cet oncle qui a pris soin, tant bien que mal, de la famille de Martin, une famille qui ne comptait que des femmes et un enfant se trouvant dans l’incapacité d’exploiter un domaine si vaste que le leur. C’est l’erreur pratique d’Arnaud qui, s’ajoutant à sa faute morale, va le perdre. C’est le commencement de la fin.
Pour surcroît de malheur, deux soldats passent par le village et indiquent le prétendu Martin comme étant Arnaud du Tilh, dit Pansette. Nicolas (Jean-Claude Perrin), un voisin, se rappelle, lui aussi, que “Martin” ne l’a pas reconnu. Arrive le cordonnier qui, par dessus le marché, avoue que la pointure de ce nouveau Martin est plus petite que la poiture de l’autre! C’est déjà trop!

C’est le moment où Pierre et Raymonde se mettent à faire la guerre à leurs proches et Raymonde n’est plus la mère de Bertrande, elle n’a plus rien d’une mère lorsqu’elle travaille contre le bonheur de sa fille.
Arnaud est accusé d’imposture. Mais, pour l’instant, il a gain de cause. Le premier procès a lieu à Rieux, où Arnaud plaide très bien sa cause et les juges condamnent Pierre à lui payer une grande somme, en dédommagement, pour l’avoir accusé à tort. Cette victoire ne dure pas.
Le lendemain, Pierre avec son fils Antoine (Dominique Pinon) et quelques villageois se ruent dans la maison d’Arnaud pourvus d’un document signé par Bertrande où celle-ci aurait affirmé que l’homme avec lequel elle vivait n’était pas Martin. Bertrande est là, elle n’avait jamais rien signé, mais elle n’ose pas contredire son oncle. Elle hésite tout le temps et oscille entre la vérité et le mensonge. Et pour cause.
Cette fois-ci, Arnaud est arrêté. Le deuxième procès aura lieu à Toulouse.

II.                Le Jeu de la Réalité et du Rêve

Bertrande a durant neuf ans attendu le retour de Martin. Celui qui arrive n’est pas Martin, c’est un imposteur, mais il est l’homme de sa vie.
Il existe un moment dans le film où Bertrande raconte à son enfant la légende de Mélusine. Il est impossible que ce moment soit gratuit.
Comme toute légende, celle de Mélusine est faite d’éléments réels et fantastiques.
La fée Mélusine fut maudite par sa mère pour avoir été trop méchante avec son père et incapable de lui pardonner. Elle la condamna à se transformer tous les samedis en serpente “au-dessous du nombril”. La fée se maria avec le comte Raymond de Lusignan (Raymondin), à condition qu’il ne tâchât jamais de la voir le samedi. Ils eurent dix enfants, tous garçons, dont le premier régna en Chypre.
Mais le frère de Raymond avança méchamment que chaque samedi Mélusine se voyait avec un autre. Piqué au vif, Raymondin se précipita à la porte interdite et vit par la serrure ce qu’il ne devait jamais voir: la femme-serpente. Il trahira plus tard ce secret, ce qui détruira leur amour: Mélusine sera condamnée à rester à jamais une femme-serpente et, comme il lui pousse des ailes, elle se jette par la fenêtreen poussant un cri de désespoir.
La légende dit que, de temps en temps, la nuit, sans être vue, elle rentre au château caresser ses enfants.
 Désespéré, Raymondin se fit ermite à Montserrat, en Catalogne.
La légende a nombre d’éléments réels: les Lusignan sont une noble famille française, originaire du Poitou, dont les descendants régnèrent sur Chypre du XII-è au XV-è siècle.

                                                               ***
Seule à la maison, Bertrande rêve à un mari lointain. Celui qui arrive n’est pas son vrai mari, c’est un faux, mais un faux très réussi, qui dépasse le modèle et prend les proportions d’un rêve. Pour la vie de Bertrande, le moment Arnaud se constitue dans un rêve: il est beau, ils s’aiment, ils filent le parfait amour, il est laborieux et s’occupe du manoir et du domaine. Mais il y a là-dedans un mensonge pour lequel il faut payer. Tout comme dans la légende, la punition sera terrible.
Et de même que Mélusine, qui rentrait la nuit au château de Raymondin caresser ses enfants, Bertrande sera hantée par le souvenir d’Arnaud, qui reviendra chaque nuit à Artigat caresser ses joues en larmes et la consoler du fait d’être tellement seule. L’arrivée d’Arnaud dans sa vie fut comme un rêve.

III.             LA FAUTE/ Le Jeu de la Vérité et du Mensonge

On parle dans ce film d’une faute morale qui est grande et qui s’appelle usurpation d’identité. L’usurpateur vole ou veut voler à autrui le nom donc l’identité et par conséquent le passé, les biens, la famille et surtout l’avenir. L’usurpateur prive l’usurpé de son avenir, il l’amène dans l’impossibilité de disposer librement de ses pouvoirs, de ses intentions et de ses décisions. Un usurpateur est quelqu’un qui vole tout à sa victime. Un usurpateur est un voleur total. Un usurpateur est quelqu’un de très dangereux qui vaut bien la pendaison et le bûcher. Un usurpateur est un salaud. Surtout au XXI-è siècle, l’usurpation d’identité est plus fréquente, plus grave et plus abominable que jamais. Et elle vaudrait bien la potence!
Cela dit, il faut noter que c’est un mérite du cinéaste de n’avoir pas fait un film à thèse. Non! Bien au contraire. Le jeu des personnages est complexe et Arnaud, l’usurpateur, a des circonstances atténuantes sur lesquelles nous n’allons plus insister vu que nous l’avons déjà fait et… à pleines mains.
Au procès, à Toulouse, fait son apparition le vrai Martin, qui rentre de la guerre, toujours veule avec en plus une jambe en moins. Il est incarné par le grand comédien Bernard Donnadieu qui nous a quittés en 2010. Pour l’instant, j’ai pensé que c’était un acteur un peu trop grand pour un rôle si chétif. Ensuite j’ai compris l’intention du réalisateur: il voulait donner des chances égales à tous les personnages, il voulait, par la personne de Donnadieu, imprimer un peu de dignité à ce malheureux personnage, autrement si méprisable. Il est méprisé, Martin, du fait qu’il n’a valu ni sa femme, ni le domaine hérité de son père, encore qu’il fût l’authentique Martin Guerre.
Mais l’authenticité n’est nullement négligeable, attendu que “Le mensonge a cent mille figures et la vérité n’en a qu’une.” (Jean de Coras)
Si Arnaud avait eu gain de cause au procès, lui et Bertrande auraient vécu toute leur vie dans le mensonge et le péché; un péché qu’elle n’eût pu jamais confesser, sans avoir trahi celui qui vivait à ses côtés. Avec le vrai Martin, elle a une chance de salut.
Arnaud du Tilh fut condamné à la pendaison et au bûcher en septembre, 1560.
Mais le cinéaste ajoute encore un détail puisé à la vie du magistrat Jean de Coras. Nous savons déjà de l’historienne Nicole Lemaître qu’il sympathisait avec les protestants. En cette qualité, c’est bien probable qu’il a été l’un des instigateurs des troubles de 1562, une tentative calviniste de s’emparer de la ville de Toulouse, dont les habitants étaient pourtant catholiques pour la plupart. Comme la tentative échoua, notre homme s’exila un temps à La Rochelle, au Poitou, mais retourna fort imprudemment à Toulouse où il fut fait prisonnier et condamné à la pendaison en 1572, toujours en septembre, un mois après la nuit de la Saint-Barthélemy.
Et maintenant, cher lecteur, “à nous deux”, quel est le vrai Dieu, celui de La Rochelle ou celui de Toulouse et de Paris?
Parce que tu sais que “Le mensonge a cent mille figures et la vérité n’en a qu’une.”

luni, 30 iulie 2012

POLICIER, ADJECTIF







                                               POLICIER,  ADJECTIF



Corneliu Porumboiu est un cinéaste roumain né à Vaslui en 1975. Il est l’un des plus brillants représentants de la nouvelle vague du cinéma roumain.
Après des courts métrages – Love…sorry (2001), Graffiti (2002), Autant en emporte le vin (2002), Un voyage à la ville (2003), Le rêve de Liviu (2004) – il fait sortir en 2006 son premier long métrage, 12h08 à l’Est de Bucarest, qui lui a valu la Caméra d’or du meilleur long métrage.
Son deuxième film, Policier, adjectif, est sorti en 2009. Avec ce deuxième long métrage, Porumboiu a emporté le Prix du Jury et le Prix FIPRESCI de la section Un certain regard du Festival de Cannes, le Grand Prix, au Festival de Belfort, et le Prix du Meilleur Film, à Barcelone, au Festival du Film européen.
En 2010, à la cérémonie des prix Gopo, en Roumanie, Policier, adjectif s’est adjugé le prix du meilleur film, du meilleur réalisateur, du meilleur scénario, du meilleur acteur (Dragos Bucur), du meilleur second rôle masculin (Vlad Ivanov) et de la meilleure photo (Marius Panduru).
Ce film n’est pas un polar classique. La trame en est policière, il est vrai, mais c’est du subterfuge, attendu que le film débouche sur un cas de conscience et une satire sociale assez cuisante.
Le sujet du film puisé à la rubrique des chiens écrasés renvoie donc à un événement réel. Le cinéaste a avoué, lors d’une interview demandée par Jacques Mndelbaum, le critique du “Monde”, qu’ “à l’origine il y avait deux idées liées à des événements réels. Le premier était un fait divers, l’histoire de deux frères dont l’un trahissait l’autre et le dénonçait à la police pour usage de drogue. Le second est lié au travail d’un ami, inspecteur de police, et qui s’est confronté à un moment de sa carrière à un cas de conscience similaire à celui qu’éprouve le personnage du film.”
Et Corneliu Porumboiu de nuancer:
“Ce qui a titillé mon imagination, ce n’était pas tant les conséquences de ce petit délit ou la décision de justice qui a été prise, mais cette histoire de trahison entre deux frères. Je me suis alors mis à écrire un scénario, à faire des recherches sur la manière dont la police enquête et suit des suspects.” (“Cinémotions”)
Cela dit, revoyons le film!

I.                   LA  FILATURE

Cristi (Dragos Bucur), un jeune policier, file trois lycéens qui fument un joint sur la route de l’école et après les classes. L’action du film se déroule à Vaslui (quelques critiques français ont retenu Bucarest – c’est inexact!), la ville natale du cinéaste. La ville est morne – on est en automne, au mois de novembre, je crois, juste au moment où l’hiver emboîte le pas à l’automne. Dans la rue, les personnages ont presque tous les grelots. A la fin du film, Cristi et Nelu (Ioan Stoica) vont également trembler, mais de peur, cette fois-ci, en présence d’un commandant (Vlad Ivanov) qui se lève presque toujours du pied gauche. Les immeubles sont sales et les fenêtres en ont des barreaux, ce qui laisse pressentir la taule. Le commencement annonce la fin. Et pourtant le policier a l’air très humain et très peuple, en somme.
Les filatures entreprises par Cristi sont restituées en plans-séquence, c’est-à-dire des plans uniques, sans montage ou plan de coupe. Pour un polar proprement dit les plans-séquence seraient un vrai désastre eu égard à leur longueur presque inévitable. Ici, cette manière de filmer qui rend l’action en temps réel nous introduit lentement dans l’atmosphère d’un film social où l’on découvre en même temps que le personnage central  des réalitées grises, filmées avec une précision farouche.
“Et savoir que le jeu en vaut la chandelle”, conclut Philippe Rouyer, le critique de “Première”.
Pourquoi cette préférence pour ces longs plans-séquence?
Porumboiu a avoué quelque part qu’on pouvait révéler “la vérité d’un personnage en le regardant travailler. Et c’est pour cela que j’ai décidé de suivre ce flic filant un suspect en temps réel.”
Cette distance de la caméra renferme d’autres suggestions aussi.
Samuel Douhaire, le critique de “Télérama” fait valoir que “la caméra reste à distance comme si elle était le regard de Cristi épiant en retrait les ados qui fument. Quand le policier entre dans le champ pour récupérer les mégots suspects, la caméra ne bouge pas: Cristi se retrouve à l’emplacement exact des ados, manière de souligner que le flic est, au fond, plus proche des lycéens que de ses supérieurs.”
Cristi file Victor, regardé en suspect principal, parce que cafardé par Alex, un bel-ami, Alex, le mouchard, et une jeune fille – amie des deux - qui, de temps en temps, rend visite à Alex. Ses visites sont louches vu qu’elle a un frère, Iulian Paraschiv, qui va en Italie tous les deux mois et qui a un casier judiciaire.
 Toutes les pistes indiquent celui-là en suspect principal. Cristi a besoin de temps pour ramifier l’enquête et entreprendre la poursuite de Paraschiv, mais ses supérieurs – le procureur et le commandant – lui demandent fermement d’organiser au plus vite un flagrant, d’arrêter les suspects et de s’adonner aux interrogatoires. Cristi trouve que cette “solution” n’est ni passionnante, ni juste. Mais elle semble être convenable pour tout le monde.
Convenable à quoi et à qui?
Convenable à l’Etat et, particulièrement, au Ministère de la Justice qui ne veulent pas rendre justice aux hommes, mais les contrôler, les soumettre par des lois qu’ils n’aient pas besoin de comprendre, qui leur restent extérieures et incompréensibles, d’où le rôle du dictionnaire qui fera l’objet de la III-è partie de ce postage (L’AFFRONTEMENT). Savez-vous qu’en Roumanie on est passible de 3-7 ans de prison pour avoir trafiqué du haschisch? La sanction est énormément dure, mais, si on est coopérant, on bénéficie d’une réduction de trois ans et demie de la peine (à revoir le dialogue de Cristi avec le procureur). A un moment donné, Cristi s’exclame: “Nulle part en Europe, personne n’est arrêté pour un joint.” Et puis, lui, en tant qu’inspecteur de police qui a le nez creux, est convaincu que ce n’est pas Victor le trafiquant. Ses soupçons reposent sur Paraschiv et sur Alex, le cafard, justement parce qu’il a cafardé.
Mais pourquoi l’avoir fait? Il fumait tels les autres, il bénéficiait, lui aussi, de cette herbe… Il est possible qu’Alex ait des contacts avec Paraschiv par le truchement de la fille que le flic a vue entrer dans la villa d’Aurel Iancu, le père d’Alex. Il est possible que Victor soit envisagé en ami naïf et en bouc émissaire, bon à se faire boucler à la place des autres, lui, qui n’a fait que fumer de l’herbe. Le délit est, de toute façon, dérisoire, mais l’injustice de la Justice est énorme. Le procureur (Marian Ghenea) ne veut pas éclaircir le cas et le commandant hâte le flagrant. De toute façon, ce n’est pas par hasard que le réalisateur fait entrer la sœur de Paraschiv, filée par Cristi, dans la villa d’Alex et toujours pas par hasard que cette villa est imposante, qu’elle fait ombrage aux maisons du voisinage qui ne comportent qu’un rez-de-chaussée. Dans l’économie du film, ces détails ne sont pas pour des prunes, ils y sont pour quelque chose. Aurel Iancu, le père (omnipotent?) d’Alex est le chef d’une compagnie AIAN Construct. SA. Cristi apprend ce détail après avoir demandé à ses collègues de faire des investigations sur le numéro d’immatriculation d’une voiture: 06AIC. Ce n’est pas impensable que cet homme si puissant, à la mesure de sa villa, Aurel Iancu, soit mêlé au trafic de drogue, qu’il soit assez influent pour détourner le cours d’une enquête et en imposer un bouc émissaire, dans une société  où un employé n’est qu’un rouage dans le système d’un engrenage dont on n’arrive jamais à deviner celui qui se trouve au levier de commande. C’est quelqu’un d’impersonnel, surveillant la mécanique d'un système qui doit se reproduire sans cesse, afin de rester le même: prévisible et facile à contrôler. Il est presque inutile de dire qu’un tel système ne peut pas évoluer, qu’il enfante “une société cadenassée par la surveillance policière et la bureaucratie.” (Jean-Luc Douin).
Dans un groupe nominal, le mot de base est le nom, le substantif. Les autres mots ne sont que des déterminants, des adjectifs pour la plupart, dont on peut se priver le cas échéant ou les remplacer pour le plaisir. Ce qui compte pour l’ossature, c’est le nom, les adjectifs ne sont que des ornements. Dans la société décrite dans ce film, les employés sont des adjectifs, l’ossature, c’est l’Etat; les adjectifs servent à enjoliver et à dissimuler l’essence et les vrais buts d’un tel Etat: se perpétuer sous la même forme.
Vous comprenez maintenant pourquoi le procureur et le commandant sont si pressés à clore le cas et pourquoi l’Etat est si occupé à brider toute initiative et tout élan à ses employés?
Un type zélé, passionné et opiniâtre comme Cristi, qui écrit de longs rapports méticuleux sur son cas, pourrait avoir la tendance, à un moment donné, de se substantiver, de se proposer en nom et de modifier le cours d’une enquête et, à la longue, le profil d’une société. Pour un tel Etat (policier), un tel individu est dangereux, il ose se proposer en nom, il ose lui faire concurrence. On dit qu’il est arrogant, qu’il ne respecte plus la mécanique du système, qu’il n’y est plus rouage, ni adjectif.
Vous comprenez maintenant pourquoi les collègues de Cristi rechignent à l’ouvrage?
Si vous avez compris qu’ils tiraient leur flemme, vous êtes bête ou faites le bête. Ce n’est pas qu’ils ne veuillent travailler, c’est que toute leur motivation a été tuée. L’Etat n’a pas besoin de zèle, le zèle individualise, l’Etat a besoin d’obéissance et d’uniformité. Ils ont très bien appris la leçon que leur avait infligée Anghelache (Vlad Ivanov), leur supérieur. Ils traitent Cristi pour un “particulier”, alors qu’eux, ils se prennent pour “l’imago”, comme eût dit Blaise Pascal, trois siècles auparavant. Aussi le regardent-ils avec de l’assitude et de l’ironie, mais, finalement, entre deux “pauses café”, ils l’aident à obtenir tous les renseignements que celui-ci, ce bizarre, ce zélé leur avait demandés. Ce n’est aucunement à cause d’eux que Cristi doit renoncer à l’enquête. Cette enquête est obstruée dans le bureau d’Anghelache.

II.                LA  CONVERSATION

Il y a deux conversations qui comptent dans ce film: celle de Cristi avec le procureur et une autre engagée à la maison, avec sa femme Anca (Irina Saulescu), vu qu’il est fraîchement marié et qu’ils viennent de rentrer de leur voyage de noces.
Avec le procureur, Cristi discute du cours de son enquête et de ce voyage à Prague. C’est sa femme qui a voulu y aller, en voyage de noces, vous comprenez? On est un peu choqué par une telle préférence, un peu – comment dirais-je? – trop intellectuelle pour une lune de miel. D’habitude on cherche des destinations plus exotiques et sensuelles, Cristi aurait préféré la mer, en Turquie, mais Prague, c’est énorme! Cristi se rappelle que, lors de ce voyage, il a vu des jeunes fumer un joint dans la rue et des flics s’en battre l’œil. Mais le procureur tente d’imprimer à la conversation une nuance plus…  intellectuelle: Prague, c’est “la ville d’or”, mais nous avons, nous aussi, notre Brasov, toujours une ville d’or.
 “Prague est un peu plus grande”, ose avancer Cristi.
“Oui – concède le procureur – mais Brasov, c’est notre petite Prague, tout comme Bucarest, c’est notre petit Paris.”
L’humour des dialogues est éclatant et nous rappelle que ce film est une comédie.
Mais pourquoi Brasov serait-il “une ville d’or”?
Le procureur nous renseigne que la toiture de l’Eglise Noire aurait été jadis en or: “Voilà à quoi devrait s’occuper l’Etat roumain, à refaire la toiture de l’Eglise Noire” – conclut le procureur, l’air rêveur.
Il est vrai, mieux vaudrait réparer les toitures que d’arrêter des jeunes pour trafic ou consommation de haschisch.
Mais la grande conversation de ce film a lieu entre Cristi et sa femme, à la maison. Cristi est fatigué et mange seul. Sa femme est occupée à écouter sur internet une chanson sentimentale. Et, comme le son est au maximum, Cristi s’en prend aux vers de cette chanson:
“Que serait la mer sans soleil?/ Mais le pré sans fleurs?/ Que signifierait aujourd’hui sans demain?/ Mais la vie sans toi?”
En interprétant ironiquement les vers de cette chanson pour laquelle sa femme le néglige, Cristi prouve encore une fois ses tendences psychologiques de substantivation:
“La mer sans soleil serait toujours mer et le pré sans fleurs, toujours pré.” Le soleil, les fleurs sont des ornements, réductibles à des adjectifs: une mer ensoleillée, un pré fleuri. Cristi a cette tendance, fâcheuse pour les autres personnages du film, de préférer le nom, les faits, la libre initiative, l’action, le présent (aujourd’hui) au détriment des adjectifs, de l’ajournement, de l’obéissance, du futur, ce qui rend, il est vrai, la vie plus facile, mais chaque fois au détriment de celui qui la vit.
Aujourd’hui doit être plus important que demain parce que c’est aujourd’hui qu’on prépare l’avenir. Une société qui néglige le présent et remet l’action pour plus tard est une société condamnée à ne jamais rejoindre l’avenir, l’évolution, vu qu’elle a besoin d’un ajournement pour demander la permission et finalement pour obéir, ce qui rend infantile et entraîne le blocage; le blocage de la substantivation de cette société-là.
Le dernier vers – “Que serait la vie sans toi?” -  est également digne d’attention, du fait que sans toi correspond à sans soleil et à sans fleurs, des syntagmes qui déterminent les noms la mer et le pré et qui sont indirectement sous-tendus par les adjectifs ensoleillée et fleuri. Donc, Toi correspond à des adjectifs, Toi est réduit à un ornement de la vie, Toi est vidé de sa substance.
Mais Anca, la femme de Cristi et professeur de roumain de son métier, est d’un autre avis: pour elle, la mer symbolise l’infini et les fleurs, la beauté. Vous sentez bien là l’influence des idées reçues, n’est-ce pas? C’est par ces idées reçues qu’on fait carrière en Roumanie. J’ai bien remarqué, dès le début, qu’Anca était une… intellectuelle. Elle remarque à un moment donné que dans les rapports que Cristi a écrits s’était glissée une erreuer: il avait écrit niciun/nicio – des adjectifs négatifs, qui en roumain signifient aucun,-e – en deux mots (nici un/nici o), tout en ignorant les dernières normes grammaticales et orthographiques de l’Académie qui imposent de changer d’orthographe et de les écrire en un mot.
Mais Cristi s’en balance et demande l’air relâché:
“- Depuis quand (cette orthographe)?
-         Depuis deux ans”, répond savamment sa femme.
L’humour en est éclatant.
Cette discussion savante porte donc sur… des adjectifs et sur l’évolution contrôlée de ce monde des adjectifs, où les erreurs sont promptement sanstionnées. Vous comprenez? Hein?
Il faut encore remarquer que les noms des personnages qui incarnent la norme et l’autorité intimidante commencent dans ce film par A: Anghelache, le commandant, Anca, l’épouse, Alex, le mouchard, qui obéit toujours à son père, Aurel Iancu, même au moment où il a cafardé son copain; c’est mon avis; c’est ma contribution à l’enquête que le réalisateur n’a pas voulu terminer. En grande amatrice d’Hercule Poirot et de Barnaby, je crois pouvoir m’exprimer à ce sujet…
 Plusieurs commentateurs ont retenu cet aspect des noms propres commençant par A. Bon, mais pourquoi?
Je crois que ce sont des personnages de première ligne, qui comptent pour la société ou, au moins, qui promettent: Anghelache est déjà commandant, Aurel Iancu est le manager d’une compagnie, Alex est un cafard, donc il promet, et Anca observe bien les normes et, pour Cristi, elle est à la maison ce qu’est Anghelache au travail. Tous les deux ont remarqué que le policier avait écrit aucun d’une manière incorrecte. La faute était tout à fait passable vu qu’on avait changé de norme peu de temps auparavant, mais ils sont conformistes et veulent imposer leur conformisme.

III.             L’AFFRONTEMENT

Mais Cristi n’est pas conformiste et refuse de faire le flagrant. C’est avec cette idée dans la tête qu’il entre dans le bureau du commandant. Cette séquence est filmée en plan fixe et veut annoncer un point de vue unique. Au bureau est assis Anghelache (Vlad Ivanov), relâché, très sûr de lui, une petite lueur chafouine aux yeux. Je n’ai pas eu l’impression que le commandant trouvât son plaisir à torturer ses subalternes, mais il voulait à coup sûr les intimider. Il semble dire “L’Etat, c’est moi” et Ivanov est très bon dans les rôles d’un homme du système ou, au moins, qui sait en faire ses choux gras. Je pense aux films 4 mois, 3 semaines et 2 jours, de Cristian Mungiu, L’Autre Irène d’Andrei Gruzsniczki ou à l’opéra bouffe Elizaveta Bam, d’après Daniil Harms, mis en scène par Alexandru Tocilescu.
Maintenant, il est le chef de Cristi, auquel il doit inculquer les principes de l’Etat tout-puissant. Je ne sais pas si Ivanov réalise que le commandant de Policier, adjectif est encore plus repoussant que l’avorteur de 4,3,2, mais il a sa manière intuitive et empathique d’aborder son rôle et ce qui en résulte n’est qu’époustouflant et miroitant.
Et Philippe Rouyer de continuer:
“L’affrontement qui suit entre Cristi et son chef (génialement incarné par l’avorteur de 4 mois, 3 semaines et 2 jours) autour du sens des mots “loi”, “morale” et “conscience” est totalement jubilatoire.”
Mais le critique de “Première” a ignoré le mot le plus important: policier, nom et adjectif.
Eh bien, les mots conscience, loi et policier valent la peine d’en parler.
Il est à remarquer d’emblée qu’ Anghelache ne prête pas d’attention au long rapport rédigé par Cristi. Il a décidé du cours de l’enquête sans avoir lu ce rapport. Il exige le flagrant.
Cristi lui tient tête et refuse de le faire. Il s’explique: il ne veut pas “avoir la vie d’un jeune homme sur la conscience.”
“Qu’est-ce que la conscience?” – lui demande sournoisement Anghelache. Cristi se prend au jeu et entame une définition de la conscience, mais qui ne correspond pas à celle proposée par Gina, la secrétaire d’Anghelache. La comédie devient kafkaïenne au moment où Anghelache demande à Nelu, le collègue de Cristi, d’écrire au tableau ces définitions. On fait appel au DEX (un correspondant du dictionnaire ROBERT en Roumanie) pour confronter les définitions proposées par les hommes avec les définitions éternisées par le dictionnaire de l’Académie. Ce que veut le commandant est d’inculquer aux hommes le doute sur ce qu’ils pensent et ce qu’ils sentent, de les rendre confus et honteux de l’avoir pensé. L’appel au dictionnaire est un appel à l’ordre et l’Académie fonctionne ici comme une police culturelle. Je l’ai sentie, moi, bien des fois, cette présence de la culture officielle comme le bras cultivé de l’Etat. Et je pense que cette scène déroulée dans le bureau d’Anghelache n’est pas tellement kafkaïenne; elle trouve sa force dans une sorte de déjà vu psychologique, où le mot écrit écrase au lieu de donner de l’envolée.
Cristi est de plus en plus confus. On lui demande de lire tout le paragraphe portant sur le mot loi et les syntagmes qui l’accompagnent. Le commandant lui fait remarquer le syntagme homme de loi et son contenu sémantique: “une personne qui applique et respecte strictement la loi”. C’est le moment jubilatoire d’Anghelache: cette définition l’arrange.Cristi n’a déjà plus d’issue.
Mais le jeu continue: on s’arrête maintenant au mot le plus intéressant de la chaîne – policier, qui, en tant que nom et adjectif, entraîne les syntagmes agent de police, roman ou film policier et Etat policier dont l’explication remise par le dictionnaire est “qui s’appuie sur la police et exerce son pouvoir par des méthodes répressives et abusives”.
“C’est une bêtise!” – réagit Anghelache; cette définition ne l’arrange pas.
 C’est le moment jubilatoire du spectateur.

IV.              LA  CHUTE

Cristi va faire le flagrant. Il n’a d’autre issue que d’obéir.
Il semble être résigné, il fait son métier, finalement, et, selon les règles, il le fait bien. Mais, pour le spectateur, c’est la déprime totale: Cristi, notre orgueil, fait son entrée au monde des adjectifs, au monde d’aucun et d’aucune, un monde où la personne humaine est niée et vidée de substance. Cristi, notre orgueil, y est tombé.
Il explique aux confrères le déroulement du flagrant et il le fait d’une voix neutre, professionnelle.
Mais finalement la voix relâchée de l’odieux commandant de police se fait entendre pour combler la mesure:
“Prenez-les doucement, ce ne sont que des gamins.”
Phrase exceptionnelle, il faut en convenir! Et qui n’est pas là pour des prunes! Elle y est pour quelque chose!
Nous parlons d’un Etat répressif, mais qui essaye de dissimuler sa brutalité au moyen des paroles. Il y existe deux réalités: celle des faits et celle des paroles. La réalité des paroles a le rôle de cacher l’autre.

V.                 POST SCRIPTUM

Nous sommes maintenant au générique, le film est fini, mais une jolie mélodie nous attire l’attention. Pas tellement la mélodie, mais ses vers, à propos de cette double réalité dont nous venons de parler. Je vous le dis franchement: rien dans ce film n’est gratuit. “Tout est plein de sens”, comme dirait le poète.
Alors, voyons “ce que disent” les vers:

“J’aime les paroles, tu sais?
Ces paroles sont tout ce que j’ai.
Elles sont ma famille.
Ce que j’aime les paroles!
Et comme je déteste le silence!
Qu’elle est superbe, cette soirée!
Dis-le-moi, mon amour, encore une fois!
Dis-moi que tu es belle
Et que tu deviendras ma femme
Et que nous aurons une fille…”

Hein? Vous comprenez?
Ce sont les mots qui font la réalité et non la réalité qui appelle les mots. Nous sommes sur le terrain de l’illusion et du mensonge qui couvrent tout bonnement la réalité.
Et la fille que " nous aurons” sera le fruit de ce mensonge. Aujourd’hui ne fait que compromettre demain.



luni, 16 iulie 2012

Comment faire un très bon film







                                 Comment faire un très bon film



Il faut d’abord en puiser le sujet à la vie réelle. Ce sujet doit être vrai et  pas absolument vraisemblable. L’inhabituel, le choquant accroissent l’émotion. Le film Intouchables (Ciumaţii en roumain), sorti en salle le 2 novembre 2011, écrit et réalisé par Olivier Nakache et Eric Tolédano, est inspiré d’un fait réel.
A la base du scénario se retrouve l’histoire de la vie de Philippe Pozzo di Borgo, décrite dans ses livres Le Second Souffle et Le Diable gardien.
Philippe Pozzo di Borgo est un homme d’affaires français, d’origine corse, fils du cinquième duc Pozzo di Borgo. L’hộtel particulier de la famille di Borgo, dont on fait état dans le film, existe bien, rue de l’Université, à Paris. Une partie de cet hộtel a longtemps été louée par le célèbre couturier Karl Lagerfeld.
En 1993, Philippe Pozzo, passionné de sports extrêmes, devient tétraplégique à la suite d’un accident de parapente. La mort de sa femme, trois ans après, le fait flipper. De cette déprime totale le sort son auxiliaire de vie, d’origine algérienne, Abdel Yasmin Sellou. L’histoire de la cohabitation de ces “deux gars en marge de la société qui s’appuie l’un sur l’autre” est décrite à travers les deux livres cités ci-dessus.
Abdel Sellou est devenu chef d’entreprise, s’est marié et a trois enfants. Il ne peint pas comme Driss (Omar Sy), son correspondant du film, mais a écrit un livre – Tu as changé ma vie. Philippe Pozzo s’est remarié, a deux enfants et vit la plupart du temps au Maroc.
Olivier Nakache et Eric Tolédano ne sont pas à leur première aventure commune. Ils ont déjà signié ensemble trois longs métrages: Je préfère qu’on reste amis (2005), Nos jours heureux (2006) et Tellement proches (2009).
Leur dernier film, Intouchables, a fait recette: plus de 15 millions d’entrées. En France, le film est arrivé en tête du box-office. Intouchables est vendu dans 40 pays, y compris aux Etats-Unis où les frères Weinstein ont commencé à le distribuer dès le printemps 2012, tout en ayant posé une option pour un possible remake.
Intouchables a eu trois nominations aux Césars 2012, pour le meilleur réalisateur, le meilleur scénario et le meilleur film français de l’année. Il a emporté le Globe de cristal (un prix de la presse française) pour le meilleur film et le meilleur acteur – Omar Sy, qui “fait main basse sur le film” (François Guillaume Lorrain). Ajoutons aussi le Grand Prix au Festival international du film de Tokyo.
Qu’est-ce qui fait de ce film “une réussite totale”, comme fait valoir Eric Libiot, le critique de “L’Express”?
Je crois que c’est d’abord le choix très inspiré des acteurs – François Cluzet, dans le rộle de Philippe, et Omar Sy, dans celui de l’assistant à domicile. Il y a après la part accordée à la spontanéité, à l’intuition et à la sympathie réciproque, fondée sur la patience et sur la générosité. Troisièmement, il y a l’amitié, une vraie et durable, qu’ on reconnaît ne vivre que rarement. Quatrièmement, c’est quelque chose d’assez commun aux films français: c’est l’optimisme qui s’en dégage, c’est l’espoir; et ça donne la pêche. Last but not least, c’est le rire – facile et généreux: eh bien, on s’esclaffe! On s’y abandonne.
Et, François Guillaume Lorrain de conclure:
“On y retrouve tous les ingrédients des grands succès de la comédie française: un tandem improbable, la rencontre des extrêmes, une générosité réciproque, un message optimiste, un mélange de rire et d’émotion.”
L’intrigue en est simple: Philippe est paralysé après un accident de parapente. Le personnage du film n’est pas tétraplégique: c’est une erreur que font la plupart des critiques. Tétraplégique est le personnage du livre Le Second Souffle, qui n’a que les quatre membres paralysés: s’étant remarié par la suite, il a eu deux enfants. Quant à Philippe du film (François Cluzet), celui-ci avoue ne rien sentir “de la base du cou jusqu’à la pointe de mes orteils.” Son seul organe du plaisir – les oreilles. Le film crée les cadres du désespoir justement pour offrir après des raisons pour en guérir, car “si boire est plus important que manger, donner confiance est plus important que boire. Si la soif tue plus vite que la faim, le désespoir gagne encore en rapidité sur la soif “ – notait Alain Bombard dans des circonstances tout à fait différentes et des années auparavant.
Seul et immobilisé, Philippe vit dans son hôtel, entouré de ses employés. Il cherche un aide à domicile qui l’épaule et, par courrier, une femme qui l’aime. C’est vrai, il a de la galette, mais il n’a pas d’amour ni de vrais amis. Mais Philippe sourit tendrement et continue de chercher. Et, lorsque Driss se présente, ce jeune Noir de banlieue qui montre des dents de diamant et crève de vitalité, il semble reconnaître en lui quelqu’un qui puisse faire bouger les choses dans cette triste demeure paralysée par les conventions, qui puisse y apporter un brin de spontanéité, de vivacité et – pourquoi pas? - d’impulsivité. Sa demeure était comme un corps inerte qui faillait perdre sa dernière goutte de sang.
Mais Driss se présente. Non, il ne veut pas passer l’interview d’embauche. Il ne veut qu’une signature au bas de sa feuille “pour les ASSEDIC”, attendu qu’il est “ alternativement abonné à la prison et au chômage.”(Jacques Mandelbaum) Le Noir ne veut que s’en aller. Mais Philippe sent le besoin de le retenir et de l’éduquer un peu:
“Berlioz n’est pas un quartier.”
“Tu ne veux pas travailler. (…) Tu devrais avoir un petit problème de conscience.”
“Je ne peux signer sur-le-champ.” Et il fait ce que font tous ceux qui commencent à avoir de la sympathie pour l'autre: il essaye de gagner du temps, en remettant l’affaire pour le lendemain, à neuf heures.
Le lendemain, il n’est évidemment pas question de signer des papiers. On fait carrément savoir à Driss qu’il est embauché pour une période d’épreuve de deux semaines. On lui présente son appartement qui comporte une somptueuse et éblouissante salle de bains. Driss reste ébahi. A la maison, sa tante,qui avait beaucoup d’enfants, l’avait chassé pour servir de mauvais exemple aux gamins, lui, qui venait de quitter la taule. Driss est épaté, mais se contient et demande “une journée pour réfléchir”.
C’est ainsi qu’il commence son boulot. On lui apprend à être “méticuleux, rigoureux”, on lui fait savoir le rôle des bas et des…gants. Driss se mutine: mettre des bas au paralytique,il accepte, bien que ça“lui coûte”, mais se servir de gants pour essuyer le cul de qui que ce soit, non, jamais. Il a “sa dignité”. Mais, peu à peu, Driss comprend qu’il doit être avec le malade comme cul et chemise.
 Et leur relation va bien. Le Blanc éduque le Noir: “L’art, c’est la seule trace de notre passage sur terre”. Et le Noir comprend plus qu’on ne lui dit. Il n’est pas d’accord que Philippe paye plus de 40.000 euros pour un tableau représentant une tache rouge sur fond blanc. Encore, l’image est-elle violente et émouvante à la fois. D’accord, mais 40.000 euros, c’est trop. Driss est spontané (“ Qu’est-ce que tu fabriques encore?”) et plein d’idées.  C’est à ce moment-là qu’il décide de se prendre à la peinture. Ce qui en résulte, c’est un tableau qui lui procurera 11.000 euros! – une belle somme. L’acheteur est justement le juriste de Philippe qui n’avait aucunement de sympathie pour Driss, étant donné le casier judiciaire de celui-ci, mais il s’émerveille devant le tableau – “Il a du style, de la patte!” – tout en ignorant la personne du peintre, dont on lui dit qu’il venait d’exposer à Londres. C’est une bonne affaire. Ajoutons aussi qu’après la séparation de Philippe, Driss saura reconnaître un Dali.
La soirée passée à l’Opéra est mémorable et à se tordre de rire. La mise en scène est tout à fait excentrique. Sur les planches apparaît un personnage – comment dirais-je? – très feuillu, qui commence à chanter. Driss éclate de rire et a des difficultés à y reconnaître “un homme”, “un homme qui chante”, “un Allemand”. C’est vrai, c’était du Wagner… Il ne comprend pas pourquoi ses voisins s’en prennent à lui et leur réplique, l’air fâché: “Quoi “chut” toi?!”
Qu’est-ce qui apprend Philippe de Driss?
Ô, bien des choses et surtout le côté vrai, surprenant et goguenard de la vie. Ce film célèbre le mariage de “la vieille France paralysée sur ses privilèges et la force vitale de la jeunesse issue de l’immigration”, conclut Jacques Mandelbaum, le critique du “Monde”.
Et François Guillaume Lorrain d’expliquer:
“…les pieds dans les plats et les basquets sur les couvertures en soie, Omar Sy déboule cash, sans pitié, avec son vécu de la cité. Là où il n’y a que tristesse, convention et immobilité, il met un peu de folie, de naturel, de mouvement.”
A un niveau allégorique, l’hôtel de Philippe peut être lu comme le symbole d’un monde fermé, élitiste, figé, sclérosé, qui manque de sang, de vitalité et d’avenir. Un monde qui ne peut plus évoluer. Au milieu de ce monde, Philippe a la sagesse d’inviter Driss à y semer sa semence et à faire continuer la vie.
Qu’est-ce qui apprend Philippe de Driss?
Il apprend de Driss l’essence de l’humour – la cruauté. On est cruel quand on fait des gorges chaudes de quelqu’un. Juste après le moment où Philippe fait valoir que “l’art, c’est la seule trace…” blablabla… Driss lui fait remarquer, tout en mangeant du chocolat, que “pas de bras, pas de chocolat”.
Mais c’est Driss qui aide Philippe à recommencer à aimer. Ce dernier entretenait une correspondance avec une femme qui s’appelait Eléonore (comme moi). Il lui envoyait depuis six mois des poèmes, sans oser lui téléphoner. C’est Driss qui compose le numéro d’Eléonore et le force à lui parler. Il est révolté: “Six mois de poésie. Elle se fout de la poésie. Elle cherche l’oseille, la sécurité.”
On décide de lui envoyer une photo de Philippe, qui le présente “assez bien”, mais immobilisé dans son fauteuil. Philippe n’ose pas la lui envoyer et en choisit une autre. Finalement, il prend rendez-vous avec elle et y va accompagné par Yvonne, une employée de l’hôtel, mais, trop stressé, il renonce à attendre la femme.
Quant à Driss, il décide de changer de cap. Il quitte Philippe. Celui-ci lui offre un album qui ne comporte qu’une photo à son image imobilisée dans le fauteuil. Driss envoie la photo à Eléonore tout en prenant un rendez-vous au nom de Philippe. Il rend visite à ce dernier et l’invite au restaurent où Eléonore va faire son apparition. Philippe est stressé, choqué, mais, finalement, pleure de joie.
.Tout le monde a élogié la prestation d’Omar Sy dans le rôle de Driss, mais regardez bien François Cluzet: discret, il s’exprime par son sourire indulgent, par son regard tendre, par ses lèvres craintives. Tout ce qui lui est resté est concentré dans les yeux.
Finalement, le rendez-vous a lieu.
 L’amour s’oppose à la mort. C’est une preuve que le cœur peut encore rebondir, renaître, qu’il n’est pas encore entré en hiver.

marți, 3 iulie 2012

E TOT PREDICATIVĂ, STIMABILILOR!


                       E  TOT  PREDICATIVĂ,  STIMABILILOR!



Motto: „Ci-gît Piron,/ Qui ne fut rien/ Même pas académicien.” (Aici odihneşte Piron/ Care nu fu nimic la viaţa lui/ Nici măcar academician, bietu’ om.”


La unele televiziuni (Realitatea şi B1), problema predicativei de la examen, transformată brusc, conjunctural şi fără argumente palpabile în subiectivă ministerială atipică a părut tranşată: s-a vorbit fără ruşine de un război al părinţilor cu...specialiştii, recte cu academicienii, care ar fi sărit cu poala plină de argumente în apărarea subiectivei deposedate de drepturi.
Dezinformare şi porcărie mai mare ca cele proferate pe ecranele televizoarelor nu se poate. De ce?
1)      Pentru că părinţii nu aveau de unde să cunoască baremul; ei nu aveau de unde să ştie că, în baremul ministerial, predicativa e subiectivă. Necunoscând baremul, ei nu aveau cum să se opună academicienilor iubitori de subiectivă.
2)      Cei care cunoşteau baremul şi primii care au sesizat Ministerul că baremul e greşit au fost profesorii corectori. Dar aceştia sunt specialişti şi cei mai în măsură să ştie ce li se poate pretinde unor copii de clasa aVIII-a. Profesorilor li s-a dictat să tacă mâlc şi să aplice baremul în prostie. Ei s-au străduit, dar spre cinstea lor, nu au reuşit: au vorbit şi, ajutaţi de părinţi, au protestat on-line.
Ministrul Liviu Pop a avut înţelepciunea să închidă conflictul decretând că, atunci când o problemă ştiinţifică stârneşte atâtea pasiuni printre specialişti, e bine să potoleşti copiii şi părinţii admiţând ca posibile cele două variante aflate în litigiu. Ministrul Pop merită mulţumiri pentru atitudinea înţeleaptă pe care a avut-o.
Dar fraza noastră continuă aventura. Pentru că la Realitatea şi B1 s-a vorbit despre o victorie a părinţilor împotriva academicienilor, fără să se spună ce academicieni au fost întrebaţi şi nici ce domeniu ştiinţific reprezintă aceia în cadrul Academiei, fraza noastră continuă aventura.
În faţa unei formulări atât de tranşante şi neroade, nouă nu ne mai rămâne decât o singură soluţie: să mergem la Gramatica Academiei, ultima ediţie.
Mai întâi să revedem ciudata şi, de acum, celebra frază:

„Ceea ce mă jena era dificultatea răsfoirii.”

 Subordonata „Ceea ce mă jena” este predicativă, ea formând împreună cu verbul copulativ era predicatul nominal al subiectului dificultatea. Argumentele mele le găsiţi în articolul precedent, MINISTERUL  CERCETĂRII  FAŢĂ  CU  PREDICATIVA, din 30 iunie a.c.
Ajunşi în acest punct, cititorul este rugat să lectureze acum sau după ce termină acest articol căteva pagini din  GRAMATICA  LIMBII  ROMÂNE, vol.II ENUNŢUL, Bucureşti, Editura Academiei Române, 2005, p.263-290 şi p. 313-352. Cele două capitole la care mă refer vizează Numele predicativ şi Subiectul. Toţi gramerienii ştiu că, în gramatica structurală, la capitolul Numele predicativ se tratează şi subordonata predicativă, aceasta nefiind decât o formă de realizare a numelui predicativ, care, la nivelul unei structuri ternare – S + copulă + NP, ordinea în frază poate să difere, evident, – spune ceva despre subiect.
Cele două capitole sunt redactate de doamna profesor doctor Gabriela Pană Dindelegan, care a redactat şi capitolul despre Grupul verbal şi multe alte capitole, făcând parte şi din comisia de revizie a întregii lucrări, ca responsabil. Aflăm din GLR, 2005, că numele predicativ „reprezintă o clasă de substituţie (adică de echivalente funcţionale substituibile în acelaşi context verbal) având ca termeni prototipici adjectivul şi nominalul în nominativ (altul decât nominalul-subiect), iar ca relaţie sintagmatică specifică, o relaţie obligatoriu (s.n.) ternară, implicând verbul-centru de tip copulativ şi un nominal subiect.” (p.263)
Dacă facem contragerea (reducerea la elementele cele mai simple) frazei de mai sus, obţinem:
Jenantă era dificultatea răsfoirii, cu NP realizat prin adjectiv sau
Dificultatea răsfoirii era disconfortul meu, cu NP realizat prin grup nominal.
Prin termen prototipic se înţelege „model originar”.
Adepţii subiectivei s-au agăţat cu ghiarele de poziţia1 în frază a subordonatei „Ceea ce mă jena”, subîntinsă de grupul nominal disconfortul meu, pe care l-au luat ca subiect al unui fantezist predicat nominal era dificultatea. Fraza lor prototipică ar fi:
  • Disconfortul meu era dificultatea răsfoirii, frază aproape nereperabilă, care se reformulează corect:
Disconfortul meu era cauzat de dificultatea răsfoirii, ceea ce ne trimite la un cu totul alt tip de construcţie: dispare verbul copulativ, care ia cu el şi predicatul nominal, avem, de această dată, predicat verbal exprimat prin verb predicativ la diateza pasivă, urmat de complement de agent.
Dacă citiţi capitolul Numele predicativ, din GLR, 2005, veţi înţelege că elementul de bază al structurii ternare predicative este verbul copulativ, care face legătura între S şi NP. CÂND SUBIECTUL  SAU  NUMELE  PREDICATIV  SE  REALIZEAZĂ  PRINTR-O  ÎNTREAGĂ  PROPOZIŢIE, DIFERENŢA  DINTRE  SUBIECTIVĂ  ŞI  PREDICATIVĂ  O  FACE  VERBUL  COPULATIV.  El va arăta că am acolo o predicativă şi nu o subiectivă.
De altfel, dacă veţi căuta în GRL, 2005, în tot capitolul despre Numele predicativ şi Subiect,  NU  VEŢI  GĂSI verb copulativ care să dezvolte un predicativ propoziţional şi acela –CULMEA!  - să nu fie o predicativă, ci subiectivă!!!, tot aşa cum nu veţi găsi propoziţie subiectivă formată pe lângă un verb copulativ.
Şi atunci, cine sunt academicienii care au văzut în subordonata plasată pe lângă un copulativ „Ceea ce mă jena era...” una subiectivă?!? Şi din ce gramatică se inspiră dânşii?
Să invoci aici argumente legate de topică şi de intonaţie este pur şi simplu ridicol. Înseamnă să treci la nivelul transfrastic, or itemul era riguros de gramatică, iar copilaşii de clasa a VIII-a nu au idee de nivelul transfrastic, ei abia dacă ştiu diferenţa dintre frază şi enunţ. ŞI, ORICUM, ERA PREDICATIVĂ TOATĂ ZIUA, 24 din 24 de ore, stimabililor!
Ceea ce au dorit inspectorii din Minister a fost să facă uitată predicativa ,prin intimidare, necrezând că în ţara Mioriţei bucălaie vor reuşi să trezească doar îndârjire. Refuz să cred că nu şi-au dat seama că e predicativă şi nu înţeleg de ce nu au cedat în faţa primelor semnalări de barem incorect venite de la noi, ăştia, practicienii, pălmaşii, cu ochii încercănaţi pe ogoarele gramaticii tradiţionale, că aia se cere la clasă în România, structurale şi chomskyene. Au sperat să ne intimideze, au preferat crima împotriva conştiinţei. (Nu sunt prima care folosesc această sintagmă.)
Închei spunând că, în ciuda supărărilor de tot felul pe care le-a adus această vară, mie îmi place. Îmi place că e fierbinte. Fierbinte şi neîmblânzită. Al dracului de fierbinte! Oare ne vom plictisi iar?
Doar „doritul soare” ştie.

marți, 26 iunie 2012

Ministerul Cercetării faţă cu predicativa


                  MINISTERUL  CERCETĂRII  FAŢĂ  CU  PREDICATIVA




La examenul de limba română de anul acesta, la clasa a VIII-a, s-a propus următoarea frază:

„Ceea ce mă jena 1/ era dificultatea răsfoirii. 2/”

Se cerea să se bifeze varianta corectă pentru prima propoziţie:
a)      subordonată subiectivă
b)      subordonată predicativă
c)      subordonată atributivă

În baremul stabilit de Minister, se prevedea drept variantă corectă subordonata subiectivă.

Ea nu poate fi, conform gramaticii structurale şi tradiţionale, decât subordonată predicativă. Ea nu poate fi subordonată subiectivă, întrucât verbul era are subiect în chiar propoziţia din care face parte: substantivul dificultatea. Era este verb copulativ şi împreună cu subordonata predicativă Ceea ce mă jena formează predicatul nominal al subiectului dificultatea, arătând ce este subiectul: Dificultatea răsfoirii era ceva, „era ceea ce mă jena”.
Pentru ca domnii şi doamnele din Minister să înţeleagă mai bine ce au greşit, vom suci un pic topica frazei, dar fără să-i modificăm anatomia: Dificultatea răsfoirii era ceea ce mă jena. Aşa se face la clasă şi la meditaţii, ori de câte ori un copil înţelege mai greu predicativa şi o confundă, firesc până la un punct, cu subordonata subiectivă.
În condiţiile frazei de mai sus, chiar şi domnii şi doamnele din Minister ar fi zis că suntem în prezenţa unei subordonate predicative. Sunt multe astfel de fraze cu topică răsucită în manualul de clasa a VIII-a.
Părintele gramaticii generativ-transformaţionale, Noam Chomsky, şi câţiva psiholingvişti de extracţie chomskyană consideră că ar fi normal ca subiectul şi implicit subiectiva, indiferent cum se materializează, să se identifice cu prima poziţie din frază. Sigur, noi nu îi bănuim pe domnii şi doamnele din Minister de lecturi chomskyene, dar, în cazul în care le-ar avea, tot nu ar trebui să le ceară copiilor de clasa a VIII-a astfel de delicatese, cu atât mai mult cu cât propoziţia în cauză rămâne predicativă şi în litera, şi în spiritul ei, recomandarea lui Chomsky nefiind decât una... fină, vorba lui DSK, nefiind pentru toate gurile şi negăsindu-şi aplicabilitate decât de la un nivel foarte înalt în sus.
Pe scurt, fraza este grea din două motive:
1)      Copiii sesizează foarte greu predicativa atunci când ea precede verbul copulativ.
2)      Fraza este atât de grea încât nici măcar propunătorul din Minister nu a ştiut să o re
zolve. Nu jena era dificultatea răsfoirii, ci dificultatea răsfoirii era jenantă, în care adjectivul nume predicativ jenantă subîntinde subordonata predicativă Ceea ce mă jena.
Ministerul ar fi putut să iasă mai puţin şifonat din ecuaţie, dacă ar fi avut, în urma greşelii, măcar eleganţa de a admite drept corecte ambele variante, reducând şi din dificultatea itemului. Nu a făcut-o. Ba mai mult, o grămadă de ciraci s-au îngrămădit pe posturi, scornind un nou tip de subiectivă: subiectiva ministerială atipică. Ar trebui să indice şi bibliografia aferentă. TVR1, independentă ca-ntotdeauna, a dat şi ea o mânuţă de ajutor, vorbind despre elevi care vor numai note de zece, dragă, ca şi când nimic nu ar fi mai normal decât să-i pedepseşti degeaba pe cei mai buni care şi-au dat seama că aceea este o subordonată predicativă. În loc să încerce să iasă elegant din ecuaţie, Ministerul Educaţiei, pus în slujba cercetării subiectivei atipice, duce o politică de intimidare şi de intransigenţă în prostie.
Ceea ce mă jenează este nu atât dificultatea revenirii asupra atitudinii, cât încăpăţânarea rămânerii în greşeală şi a prostirii populaţiei, ca şi când, în ţara tuturor nedreptăţilor, celor de la Putere le este permis orice: greşeala lor devine lege şi se naşte, nu fără pârţuri, subiectiva ministerială atipică.
Eu propun ca în fiecare an să comemorăm subiectiva ministerială atipică, ce se născu moartă în trista, nedreapta şi...jenanta zi de 25 iunie.
Fie-i ţărâna ...dificilă!